Le sexe peut-il encore être objet de recherche et d’expérimentation?
La question n’est pas neuve. Le dernier en date à avoir pris au sérieux ce sujet est peut-être Wilhelm Reich, le disciple le plus marxiste et le plus idéaliste de Freud. Un vilain petit canard. Découvrant à travers son maître la théorie de la libido, du complexe d’œdipe, et la fébrilité de Freud à vouloir explorer ces sujets jusqu’à leurs extrémités les plus piquantes, il se lance dans la recherche des secrets de l’énergie orgastique. W. Reich estime que la libération sexuelle peut aboutir à la libération des classes, et aider à trouver le chemin d’un bien-être collectif. L’hypothèse n’est pas sotte et suggère que la société remplissant des armoires entières de refoulés et de frustrations en tous genres, peut, si elle n’y prend pas garde, décompenser dans la haine de soi, et parfois la guerre. « l’énergie sexuelle non déchargée perturbe, en la surstimulant, le système vaso-végétatif, ce qui engendre de l’angoisse cardiaque (angine de poitrine, asthme bronchique, hyperthyroïdie, etc.), et par conséquent, la névrose » nous dit le psychanalyste allemand. Quelle est celle étrange énergie baignant l’univers, tel le Qi (de la tradition chinoise), semblant nous mettre au diapason quand il le faut, ou nous révulser avec tant de force se demande en quelque sorte Reich ? Cherchant le secret de l’orgone, il fera diverses expériences, y compris sur sa femme. Dès les années 30, l’Allemagne hitlérienne ne l’a pas en odeur de sainteté. Juif, communiste et lubrique, c’est bien trop, il fuit le régime nazi en 1933. Reich traversera, dit-on, au cours de sa vie, trois phases : une théorique, une politique et une mystique. Dans les années 50, attaqué de toutes parts, il sombre dans la folie.
Plus tard, c’est l’avènement de la libération sexuelle. Celle d’une partie de la génération babyboom du moins. Réglant leurs comptes avec une société patriarcale, les jeunes de 68 n’ont plus être mariés par leur parents. La libération sexuelle doit sonner le glas d’une époque de culs-bénis trop envahissants et surtout de mariages d’intérêts. Au passage on fait table rase, dans quelques milieux sociaux, des traditions et des secrets de l’entremise. Le chef de famille, jadis entremetteur de son patrimoine et de sa chair est renvoyé dans ses pantoufles, les maquereaux sont priés de crécher du côté le plus obscur de la force. Signe des temps, dès le milieu des années soixante-dix, madame Claude doit fuir vers les Etats-Unis. Après des siècles de contraintes, la libération sexuelle veut que chacun soit maître de sa relation avec l’autre, ce qui semble bien mérité. Depuis, les entremetteurs de relations n’ont pas tout à fait disparu. N’ont-ils pas d’ailleurs fait une réapparition industrielle et massive au cours de ces dernières années, derrière des noms d’agent comme Meetic ou dans une moindre mesure, Facebook ?
La création du laboratoire de l’Autre Sexe procède notamment de ces questions : y a t-il matière à enquêter de nouveau sur ces sujets, en expérimentant ? La sexualité nous a t-elle tout dit ? Avons-nous compris et exprimé l’essentiel, clairement, sincèrement ? Reste t-il quelques travaux d’Hercule à abattre en matière d’exploration des possibles et des connaissances ? Pouvons-nous finalement repenser à notre mesure la sexualité comme un langage, en la débarrassant de quelques prédicats ampoulés ou un poil pesants ? Mais encore, car il faut bien lancer les choses, que serait donc cette nouvelle figure de l’entremetteur d’une sexualité expérimentale ? Un apprenti sorcier, un maître du jeu, une équipée de scientifiques fous ? Le laboratoire ne sera ni proprement scientifique, artistique ou ludique, plutôt un mélange de tout cela et d’autres choses. Il explorera ces sujets, mettra en œuvre des expériences, sans agenda ni contrainte productive, recevra toutes les critiques et suggestions utiles, en tirera des enseignements.
Il suffit d’ouvrir un manuel de Kama Sutra (pas seulement celui des positions et des images), mais celui des enseignements, pour comprendre qu’en apprenant 64 arts, les hommes et surtout les jeunes femmes entre le IVe et le VIe siècle en Inde étaient tenus de posséder quelques lettres en la matière. Pour être bon époux et bonne épouse : savoir composer et scander des vers, faire des jeux d’arithmétique, savoir danser ou chanter, conduire des combats de coq, solutionner des énigmes, raisonner judicieusement, imiter hommes plantes et animaux, etc. Ainsi que tout ce qui était relatif aux gestes et pratiques érotiques évidemment, dont le degré d’élaboration à en juger les tablettes de prescriptions, renvoie nos éducations sexuelles et amoureuses au programme de première année de maternelle. Ce célèbre Kama Sutra déterré part l’explorateur Anglais Richard Burton au 19e siècle (homonyme de l’acteur ou Highlander) n’était qu’une réécriture du très ancien Kama Shastra (science des plaisirs), datant du VIIIe siècle avant JC. On lui aura reproché de n’être pas le plus neutre du monde, en bref d’être destiné aux gens de bonne famille, et de ne pas favoriser les plus laids et les plus névrosés. Un exemple de femme à convoiter selon l’auteur du Kama Sutra, Vatsyayana : « La jeune fille dont le visage est doux et plaisant comme la lune ; dont les yeux sont brillants et clairs comme ceux du faon ; dont le nez est délicat comme la fleur de sésame ; dont les dents sont propres comme des diamants et transparentes comme des perles ; dont les oreilles sont petites et arrondies ; ». Tout à l’avenant pour les hommes bien entendu. Il est à noter que pour Vatsyayana, la femme était considérée comme l’artiste d’un devoir conjugal durable. Il estimait, ce qui d’ici peut être considéré comme mysogyne, qu’en possession de cette science des plaisirs, grâce à elle, le couple échapperait aux démons de l’infidélité. Au regard d’une histoire de la recherche en matière de sexe, qui est longue, riche et complexe, une question vient tout de même à l’esprit : ne serions-nous pas, tout libérés et confis de sexe à tous les étages, que nous prétendons être, redevenus des analphabètes du langage ou d’un art sexuel, sans cesse à redéfinir ?
Embrasser l’inconnu
Le thème de cette première expérience est « embrasser l’inconnu ». Elle est aussi nommée « l’Écluse » car elle se déroule sur les passerelles qui entourent l’écluse de l’Hôtel du Nord, au-dessus du canal Saint-Martin. La trame générale est la suivante : deux personnes qui ne se connaissent pas, ne savent pas même de quel sexe et de quelle allure est l’autre, vont se croiser sur ce pont, s’embrasser et se quitter, sans avoir échangé le moindre mot. Les participants sont tous volontaires. Ils peuvent renoncer à tout moment. Précision utile et relativement cruciale : ils ne seront à aucun moment observés. Seul l’éclusier connaît le lieu et la date de rendez-vous, et il vaquera pendant ce temps à ses occupations. Les volontaires devront ensuite raconter ce qu’ils ont vécu, en produisant un texte, une chanson ou quoi d’autre. L’expérience s’est déroulée à deux reprises sur la passerelle de l’Hôtel du Nord, haut lieu de la bobohitude et d’un tourisme intéressé par l’atmosphère romantique des années quarante. Paris, ville de l’amour. La première expérience eut lieu le mardi 22 juin entre 19h15 et 19h35. La seconde : le samedi 22 juin, entre 11h30 et 11h50. Les volontaires ont reçu quelques heures auparavant le scénario et les consignes d’entrée et de sortie sur la passerelle. Voici donc les témoignages des courageux participants, que nous appelons A, B, E, F.
MARDI 22 JUIN 2010 : SEQUENCE n°1
Scénario : A et B ne se connaissent pas, ignorent tout de leur sexe, âge, allure, respectifs. « A » doit se rendre sur le pont de l’Hôtel du Nord à 19h15 et zéro secondes. Elle devra se poster au milieu, dos à la balustrade, face à l’écluse, et fermer les yeux trois minutes. La personne « B » arrive entre 19h16 et 19h17, doit s’approcher, et si elle le souhaite embrasser « A ». La nature du baiser n’est à aucun moment précisée. « B » doit ensuite partir. « A » doit garder les yeux fermés durant une minute après sont départ.
A 19h30 c’est au tour de B de se retrouver sur la passerelle d’en face, de fermer les yeux. « A » doit arriver entre 19h31 et 19h32 et l’embrasser. Puis s’en aller sans se faire voir. Règle impérieuse : à aucun moment les deux personnes ne doivent se parler. Lors de cette expérience, un candidat C était prévu, qui n’a pu être présent. Le scénario a été réajusté une heure avant, autour A et de B.
RECIT DE A
Avant (1) : ce matin en arrivant au boulot, j’ai reçu de notre entremetteur de qualité le contenu de ma mission. Je lis et relis les consignes : 19h15 précises, je dois monter sur le pont face à l’hôtel du nord, m’appuyer sur la balustrade, face à l’écluse, fermer les yeux, et attendre. Quelqu’un viendra m’embrasser. Une fois terminé ce baiser, je dois attendre quelques instants avant d’ouvrir les yeux et partir. 15 minutes plus tard, je dois monter en haut d’un autre pont, et embrasser la personne que j’y trouverai les yeux fermés. On ne doit pas se parler. ça me paraît clair. J’y pense, de temps en temps pendant la journée, et suis partagée entre l’excitation de tenter cette expérience, et l’appréhension, presque le regret, de m’être portée volontaire. J’ai peur de ne pas oser, de faire demi tour au dernier moment.
Avant (2) : une fois partie de chez moi, sur mon Vélib, l’excitation monte, la joie l’emporte. Non, pas question de renoncer, quelqu’un a envie de tenter cette expérience comme moi, quelqu’un compte sur moi; j’accélère. Je regarde autour de moi sur le trajet, je me demande si telle ou telle personne se dirige aussi vers ce pont de l’hôtel du nord. Je me demande quel genre de personne je n’aimerais pas embrasser. Je pense à des lèvres étrangères sur les miennes, qui pourraient bien être désagréables, impudiques ou sèches. Je croise un gros monsieur dégoulinant de transpiration sur son vélo. Oh non, pas ça, voilà le genre de personne que je n’aimerais pas embrasser! Je chasse cette pensée de mon esprit. Pourquoi un homme visqueux n’aurait-il pas droit à son baiser en haut d’un pont? Hein? M’enfin, j’espère que ça ne sera pas lui. 20 minutes plus tard, je gare mon Vélib près du lieu de rendez-vous. J’ai dix minutes d’avance. Je commande un café en terrasse un peu plus loin, et résiste à la tentation de regarder autour de moi si je repère la personne en question. J’ai l’impression que tout le monde me regarde.
Pendant (1) : ça y est, il est 19h14, je me lève de ma terrasse, je respire un grand coup et me dirige vers le pont. J’arrive en haut, deux vieux messieurs sont là et discutent en regardant l’écluse. Je me demande vite fait de quoi je vais avoir l’air, là, les yeux fermés sur ce pont, à 1mètre d’eux. Mais basta, il va être l’heure, quelqu’un va monter sur ce pont pour venir à ma rencontre : je m’appuie à la balustrade et regarde ma montre. ça y est, 19h15 s’affiche, je respire profondément encore une fois, et ferme les yeux. A partir de ce moment là je n’entends plus grand-chose de ce qui m’entoure, peut-être vaguement quelques oiseaux; je sens surtout le soleil sur mon visage, je me sens respirer. C’est très agréable.
Au bout de quelques secondes, une ombre passe devant le soleil, et je sens une présence en face de moi. Je ne bouge pas. Des lèvres douces et fines touchent alors les miennes. Une petite montée d’adrénaline m’envahit. Lentement, ces lèvres se collent, puis se décollent légèrement, se recollent aux miennes. Je rends ce baiser, doucement, ma langue rencontre la sienne. Ça me plaît. J’ai alors envie d’embrasser de manière plus osée, mais je n’ose pas, ou alors un peu. Je n’ai à aucun moment envie d’ouvrir les yeux, au contraire, je me plais à rester comme cela, vulnérable à l’autre, visible et aveugle le temps d’un baiser.
Je ne sais pas combien de temps cela dure, puis je sens que la personne va s’éloigner. Au moment où ses lèvres quittent les miennes, je sens sa main sur mon bras, une légère pression qui me redonne un petit flux d’adrénaline. Puis je sens sa présence s’éloigner. Cette main sur mon bras était pleine d’affection. Elle m’a donné l’impression l’espace d’un instant que je connaissais cette personne : c’était doux et familier. J’ai pensé que c’était une femme, qui m’avait embrassée.
Entre-temps
Je garde quelques instants encore les yeux fermés, j’apprécie de rester encore quelques instants comme cela. Ce que je ressens a quelque chose à voir avec l’excitation d’un sentiment amoureux. Puis j’ouvre les yeux. Je souris, et même je ris, en redescendant de ce pont et en m’engageant dans une petite rue jouxtant le canal Saint-Martin. Je flâne dans le quartier. Le temps ne passe pas vite. Ça va être mon tour. J’appréhende moins que de recevoir. J’ai envie de donner de la douceur, de la tendresse, comme celle que l’on m’a donnée l’instant auparavant.
Pendant (2)
19h30, je prends la direction du pont. De loin, je vois une silhouette de femme appuyée à la balustrade. Je monte sur le pont, j’arrive presque à sa hauteur : c’est elle, elle a les yeux fermés. J’attends quelques secondes de plus, le temps de laisser passer un petit groupe de passants, puis je m’approche d’elle. Je m’étais questionnée, avant de venir, sur la manière dont j’aimerais qu’on m’embrasse. Je souhaitais un contact physique, même léger, avant le baiser, je souhaitais qu’on m’indique par un signal, qu’on allait m’embrasser, et ne pas sentir directement des lèvres sur les miennes. Je pose donc ma main sur son bras. Elle fait un petit gémissement de surprise, très mignon. Je ne dis rien. Et je l’embrasse, tendrement je crois, quelques secondes. Je lui donne un peu ma langue, doucement, elle me donne la sienne. Une fois encore, je n’ose pas autant que je voudrais.
Après (1)
Il est temps de partir. Je lui fais une caresse sur le bras, comme on me l’avait fait quelques minutes avant, pour lui dire au revoir, et je repars vite. J’ai peur qu’elle ne joue pas le jeu et ouvre les yeux, j’ai peur qu’elle me voit ; je souris encore et je rase les murs jusqu’à la prochaine station Vélib. Je regrette ensuite de ne pas l’avoir embrassée plus longtemps, et mieux que ça ; et j’espère malgré cela lui avoir fait vivre un instant aussi agréable que celui qu’on m’a offert juste avant.
Après (2)
En y repensant, cette expérience a quelque chose d’extraordinaire en même temps que de commun. Si je devais choisir des mots pour décrire les aspects les plus marquants, je dirais que j’ai ressenti : 1) de la confiance, en notre éclusier d’abord, mais aussi en les autres personnes qui comme moi sont tentées par ce genre d’expérience et osent les vivre ; 2) de la tendresse, une impression l’espace d’un instant de connaître la personne qui est venue m’embrasser, d’en être proche à travers ce baiser, tout comme d’être proche de cette inconnue qui s’est donnée à mes lèvres, exposée, sur ce pont et 3) de la joie, d’avoir volé ce petit moment au quotidien et fait disparaître quelques minutes, les voitures, les passants, les oiseaux, les ponts, l’écluse, d’être en plein cœur de la ville et nulle part. De la joie, d’avoir partagé ces moments d’étrange intimité avec cette (ces) inconnu(e)s, de m’en être sentie plus libre, d’avoir envie de les vivre encore.
RECIT DE B
Tout d’abord, l’avant :
Lorsque j’ai reçu la description de la mission, j’ai ressenti un émoustillement lié, je crois, d’une part au côté « téléguidage » (type jeux de piste) et, d’autre part, à la rencontre avec l’inconnu. Le « téléguidage » renvoie, à mon sens, au lâcher-prise puisqu’il s’agit d’obéir (même s’il n’y a pas de contrainte) ou tout au moins de faire confiance et d’exécuter les consignes du maître du jeu. Le lâcher-prise, dans ce contexte, est pour moi un ressort érotique évident. (A ce stade, je ne sais pas expliquer pourquoi). La rencontre de l’inconnu – j’écris « inconnu » et non « inconnu-e » car « l’autre » que je vais rencontrer n’est alors qu’un individu abstrait, neutre, non genré – est directement liée, pour moi, à de puissants fantasmes de rencontres sexuelles anonymes.
Puis, il y a eu le « juste avant », c’est-à-dire les 10 minutes avant le premier rendez-vous, l’approche du point de rencontre. Là, un phénomène étonnant, que je n’avais pas vu venir : mon regard sur les passant-e-s dans la rue avait changé. Soudainement, je me disais que j’allais peut-être embrasser l’un-e d’entre eux-elles. C’était comme si chacun-e existait plus fort et aussi, comme si chacun-e devenait un partenaire sexuel potentiel !
(…)
Le pendant :
(…) je suis arrivée devant mon inconnue. J’ai alors décidé, pour mes deux hommes, que je faisais comme si je rejoignais une amie. Elle fermait les yeux (comme prévu) et semblait assez tendue.
Je me suis approchée assez doucement, il y avait du soleil sur son visage et en approchant, j’ai fait de l’ombre. Elle a compris que j’étais arrivée lorsque, avant même que je ne la touche, son visage a été dans mon ombre. J’ai trouvé ce moment très beau. Elle avait les yeux fermés, je ne l’avais pas touchée mais elle savait que j’étais là, je savais que c’était elle et maintenant, elle savait que son inconnu-e était là et je savais qu’elle savait.
Une seconde, j’ai laissé ce moment magique nous remplir, puis j’ai touché son bras, sur son vêtement, comme pour montrer que j’étais là, bienveillante. Je crois qu’elle s’est un peu détendue. J’ai approché mon visage du sien, peut-être d’abord embrassé le coin des lèvres, puis comme elle m’acceptait, j’ai embrassé plus directement sa bouche. Elle m’a tendu ses lèvres. J’ai entrouvert les miennes, elle aussi, puis le bout de la langue, elle répondait en symétrie. J’ai remarqué qu’elle devait être fumeuse et avait sucé du réglisse.
Je ne sais pas ce que mon inconnue aura perçu mais j’avais mangé un Carambar à la fraise et je cherchais à lui faire passer une sensation acidulée, vive et légère à la fois. Alors que je la sentais se détendre tout à fait, je me suis reculée doucement, j’ai touché son bras (sur le vêtement, pas la peau) et je m’en suis allée par l’autre côté du pont.
Très vite j’ai douté, n’étais-je pas partie trop tôt ? Moi, j’aurais bien continué… pourtant ce n’était pas le but. Mais, comment mon inconnue avait-elle ressenti mon départ ? J’avais l’impression qu’elle aurait bien continué un peu plus. Mais je me rassurais en me disant qu’il valait mieux un instant fort qu’une expérience qui perd son sens en durant trop. J’ai pris quelques brèves notes, marché un peu dans la quartier et il était presque l’heure de me rendre à mon poste.
J’avais la consigne de partir au bout de 2 minutes si personne ne venait mais je devais aussi garder les yeux fermés, j’ai donc programmé une alarme à 18h32 pour éviter d’avoir à ouvrir les yeux pour regarder l’heure. Je me suis rendue en haut du deuxième pont exactement comme prévu et j’ai fermé les yeux. Une fois les yeux fermés, les mouvements du pont provoqués par les passants se sont soudain amplifiés !
Et il y avait beaucoup de passage, chaque fois, je me demandais si s’était mon rendez-vous qui arrivait. En quelques dizaines de secondes, j’avais le cœur qui battait à tout rompre ! C’était vraiment très, très fort, étourdissant. Là encore, je percevais chaque passant invisible comme un partenaire potentiel ; l’espace d’un instant je lui prêtais une intention érotique envers moi que j’acceptais a priori en attendant de connaître ma réaction dans la réalité.
Enfin, quelqu’un est arrivé, m’a touché le bras et m’a délicatement embrassée. J’ai cru reconnaître mon inconnue de la première mission. Elle a imprimé un rythme à ses baisers, je crois qu’il y en a eu quatre, assez brefs. Puis, elle s’en est allée. Trop vite à mon goût, ce qui a apaisé mes doutes par rapport au temps de ma première mission.
L’après :
Après cette expérience, je me suis sentie plus vivante, très joyeuse, privilégiée. Je me suis étonné moi-même, je n’aurais pas osé, dans un autre contexte, embrasser une femme en public (je l’avais d’ailleurs refusé l’année dernière). Je pense que c’est le dispositif, le lâcher-prise, dont j’ai parlé plus haut, qui m’a permis cette audace.
Ensuite, je me suis demandé si la perception des passants anonymes comme partenaires sexuels potentiels que j’ai eu dans le « juste avant » me resterait définitivement acquise ou non (je crois qu’il est encore trop tôt pour me prononcer)
Je me dit aussi que dans cette expérience le baiser compte finalement pour peu de chose mais c’est lui qui donne sens et couleur à tout le reste.
J’avais écrit dans ma « candidature » que le sexe pourrait idéalement être une des modalités relationnelles entre les individus mais je me dis que si la relation sexuelle était banalisée, je n’aurait pas ressenti aussi intensément cette expérience. C’est probablement aussi parce que le sexe a une place à part que l’érotisme existe.
MARDI 26 JUIN 2010 : SEQUENCE n°2
La personne « E » doit se rendre sur la passerelle de l’Hôtel du Nord, se mettre dos à la balustrade, face à l’écluse, fermer les yeux à 11h30 et zéro secondes. « D » doit arriver entre 11h31 et 11h32. Elle doit embrasser « E », puis s’en aller. Pendant ce temps, « F » arrive. Elle voit « D » embrasser « E ». Une fois que « D » est partie, elle doit embrasser « E » à son tour.
La seconde séquence reposait sur le scénario suivant. « E » devait se retrouver sur la passerelle d’en face, regarder dans la direction de l’autre passerelle. Regarder une personne dans les yeux durant une minute. Si cette personne reculait et fermait les yeux « E » devait la rejoindre, l’embrasser et partir.
Lors de la première séquence, « D » arrive en retard. Elle manque le coche. « F » sur place, va alors devoir improviser. Un échange aura bien lieu.
RECIT DE E
En allant au rendez-vous, je suis content et joyeux, parce qu’il fait beau, que je suis à vélo, que j’aime beaucoup ma vie en ce moment et parce que l’idée d’aller embrasser ou se faire embrasser par des inconnus m’enthousiasme. Je chante. J’ai quand même une inquiétude : je souhaite ne pas décevoir les gens et je veux « bien faire »… Est-ce que je ne vais pas être trop intrusif quand la personne me fera un baiser dans le premier rendez-vous ? Est-ce que je vais être inspiré par la personne à qui je donnerai un baiser dans le deuxième ? Autre petite inquiétude : si c’est des mecs, est ce que l’expérience va me plaire ? J’ai déjà embrassé des mecs, et ça m’avait plutôt plu, donc je ne suis pas vraiment inquiet. Mais j’espère quand même que mes collègues cobayes seront des filles. J’arrive 10 minutes en avance. L’endroit me plaît beaucoup, je vois un bateau passer l’écluse et le pont tournant. Les touristes, le soleil, les passerelles, l’ombre des arbres et l’eau du canal donnent une atmosphère de vacances et de romantisme… Je suis près de la barrière du pont tournant. Je me demande si la personne qui va m’embrasser est déjà là et m’observe. Elle pourrait me repérer car je regarde l’heure souvent et j’attends à la même place.
A l’heure dite, je monte sur la passerelle. Elle grouille de touristes. J’ai chaud. Je trouve une place à l’ombre. Je ferme les yeux. J’entends plein de bruits, je laisse aller mes pensées. La situation m’amuse. Je souris un peu. Je me demande si les gens autour vont capter la scène du baiser. Des gens passent. Au bout de quelques instants, je sens une main douce sur mon bras. Puis vient le baiser sur le coin de mes lèvres. J’aime l’odeur, j’embrasse à mon tour. Les lèvres ont un goût plaisant de rouge à lèvres. Je passe ma langue entre ces lèvres. Puis, après quelques secondes seulement, les lèvres s’éloignent et mon inconnue disparaît. Un grand sourire me vient sur le visage et reste assez longtemps. Ce baiser est frustrant car il a été très court, mais je jubile d’avoir vécu ce moment !Je garde les yeux fermés une minute. Je les ouvre et regarde autour de moi. Évidemment, personne ne semble avoir capté la scène. Aucun sourire complice. Je descends, je m’installe près du canal et je me remets à chanter. C’est la première fois que j’expérimente un baiser seul, un baiser sans rien autour, sans relation, sans avant, sans après. Ça me plaît. J’ai focalisé mon attention sur le baiser en lui-même, j’ai découvert le baiser à l’état pur
Douceur, légèreté, goût… et la sensation de trop peu qui m’émoustille…
Je répète dans ma tête le scénario du prochain rendez-vous car il est un peu plus complexe : il s’agit regarder dans les yeux la personne pendant une ou deux minutes puis éventuellement, si la personne se met dos à la balustrade et que j’en ai envie, d’aller l’embrasser. Je m’étais déjà dit que ce scénario avait pu être concocté spécialement pour quelqu’un qui avait peur de cette expérience, ce qui a redoublé la pression de « bien faire »… J’ai l’impression qu’il faudra mieux que j’y aille avec des pincettes. A l’heure dite, je monte et seule une vielle femme est sur la passerelle. Elle ne regarde pas dans ma direction. Cela me soulage. Je n’aurais pas aimé avoir à gérer la situation où je n’ai pas envie d’embrasser la personne. J’attends sur la passerelle, au soleil. L’endroit est très bien choisi. C’est agréable de rester là. Je chante encore. Au bout de 10 minutes, je me résous à m’en aller. Je ne suis pas déçu. C’était la première expérience dont j’attendais le plus, c’est celle qui m’intéressait le plus. Encore une fois, je m’aperçois qu’il m’est plus facile de recevoir que de donner…Mais je suis encore tout émoustillé par le baiser à l’état pur. Au moment de quitter la passerelle, je vois une fille qui monte et qui m’attire. Je m’imagine aller lui faire un baiser, et lui expliquer que c’est une passerelle spécialement conçue pour ça
Mais je ne veux surtout pas risquer qu’elle soit mal à l’aise ou qu’elle se sente agressée. Je reste sage et je m’en vais le cœur guilleret !
RECIT DE F
1ère mission :
10h04, lendemain de fête. Encore endormie et comateuse de la veille, je découvre mes mails, dont un mail surprise de l’éclusier, envoyé en pleine nuit, et qui me propose de participer à l’expérience… dans à peine plus d’une heure ! Entre excitation et trac, je me prépare rapidement, relis fébrilement l’ordre de mission plusieurs fois, pour être sûre de ne pas me tromper. L’expérience met en jeu trois personnes, dans une chorégraphie savamment orchestrée.
Dans le métro, mon regard se pose avec curiosité sur les gens autour de moi. Un homme à l’allure étrange me regarde en coin. Je tombe dans une paranoïa absurde, imaginant presque qu’il puisse être la personne inconnue que je vais devoir embrasser, ou me sentant jugée, comme s’il pouvait savoir l’expérience à laquelle je m’apprêtais à me livrer. Dois-je en conclure que je n’assume pas tout à fait ce qu’il va se passer? Sans doute. Durant le trajet, je me mets à observer les autres passagers : et si je devais embrasser cet homme au physique peu ragoûtant? Ou cette jeune femme un peu gauche? Comment vais-je faire pour surmonter mon éventuel dégoût? L’appréhension grandit en moi, au fur et à mesure que je me rapproche du lieu de rendez-vous, et je commence presque à regretter d’avoir accepté de participer. Je descends du métro, rejoins à pieds le lieu de rendez-vous. A proximité, une terrasse de café, où j’aperçois une jeune femme blonde. Elle regarde en direction de la passerelle, comme attendant quelque chose, vérifie son portable. Il me faut à peine une demi-seconde pour que mon esprit tordu se persuade que cette fille fait partie de l’expérience. Je continue à marcher, de plus en plus tendue, et finis par trouver un endroit où m’asseoir : j’ai encore quelques minutes à attendre.
Je fixe la passerelle, regarde l’heure… Fixe la passerelle, regarde l’heure. Le pont est rempli de touristes photographiant le canal. Je pense être tombée sur le jour de record d’affluence du pont. Incroyable, la foule qui se presse sur ce pont. Je suis de plus en plus nerveuse : et si je ratais l’expérience? Et vais-je devoir embrasser un ou une inconnue devant tous ces gens? MAIS QU’EST-CE QUE JE FAIS ICI?
11H36, H – 1 minute : je me rapproche de la passerelle, pour être sûre de ne pas manquer le rendez-vous. Je m’attends à voir une personne adossée à la balustrade de la passerelle, yeux fermés, et une autre s’avançant vers elle pour l’embrasser. Une fois le baiser passé, je dois m’avancer vers la première avant qu’elle ne rouvre les yeux, et lui donner un second baiser.
11H37, je ne vois que des touristes. Je décide de monter discrètement quelques marches de la passerelle, histoire de ne pas être vue. Je m’appuie contre la rambarde, feins de regarder le canal, comme une simple touriste. Soudain, j’aperçois un jeune homme, adossé, les yeux fermés. Il a une légère barbe. Je ne peux retenir un sourire : une partie du mystère est levé, il s’agit donc d’un homme. J’attends patiemment, trépignant déjà à l’idée d’assister au premier baiser. Personne. Il s’impatiente, change de position, passe sa main dans ses cheveux. Les secondes passent. Toujours personne. Au bout d’un moment, j’admets l’évidence : le premier « embrasseur » s’est désisté. Je vais donc devoir lui suppléer. J’observe encore mon « cobaye », maudis « l’éclusier », le maître d’œuvre de tout cela, pour avoir choisi un moment aussi peu propice à la rencontre, avec tous ces badauds. Je prends mon courage à deux mains, traverse le pont. Une fille avec un appareil-photo se recule, pour faire son cadre, me barrant la route. Je l’évite, en râlant intérieurement.
Je m’approche de lui. Je pose ma main sur la sienne, pour qu’il prenne conscience de ma présence. Je le sens frémir au contact de ma main, ses paupières se mettent à trembler, comme résistant à l’envie d’ouvrir les yeux. Il esquisse un léger sourire. Moi aussi. J’attends un court instant pour m’approcher. Je pose mon autre main sur sa joue, sans enlever l’autre de sa main. Je dépose délicatement un très léger baiser sur sa joue, puis j’embrasse ses lèvres. Le baiser est tendre. Ce qui me trouble le plus est cette étrange complicité immédiate, créée de façon aussi instantanée avec un total inconnu, sans même l’appui d’un regard échangé. Le secret de l’expérience, dont nous sommes seuls à connaître les détails, semble nous rapprocher, et nous couper complètement de la foule extérieure. C’est comme si nous étions presque des initiés dans un monde de profanes. Sensation très étrange.
« Je ne m’attarde pas » comme me le demandaient les instructions de l’éclusier, et met fin au baiser avant qu’il ne commence à devenir trop fougueux. Je pars brusquement, comme une voleuse, le laissant sur le pont sans me retourner. J’évite de croiser le regard des badauds, même si, durant tout le temps de l’expérience, je n’ai pas fait attention aux gens autour de nous, bien que je sois d’ordinaire plutôt sensible au regard des autres.
J’ai essayé de rendre ce baiser le plus agréable possible pour celui qui le recevait, en essayant d’imaginer comment j’aurais moi-même aimé qu’il soit. J’ai eu l’impression d’être dans un partage assez profond, peut-être plus profond que s’il s’était agi d’un contexte amoureux ou sexuel : ici, la seule chose qui nous réunissait et nous rapprochait était ce baiser. De ce fait, en tout cas dans mon cas, toute mon attention a été focalisée sur ce baiser, et le partage qui en a résulté n’en a été que plus fort puisque le moment était unique, et appelé à ne jamais se renouveler.
De la même façon que deux étrangers ne parlant pas la même langue feraient d’un repas partagé ensemble un événement unique et émotionnellement fort, et réinventeraient à coup sûr une nouvelle communication, de la même façon, ce baiser créait une complicité non verbale et purement émotionnelle. On pourrait aussi rapprocher cette complicité de celle qui unit les spectateurs d’un même film qui réagissent émotionnellement au même moment.
2ème mission :
Un quart d’heure plus tard, le pont est désormais quasi-désert. J’attends fébrilement le moment, puis monte les marches de la passerelle. Là, j’aperçois une jeune femme qui attend contre la balustrade, tout en cherchant dans son sac. Impossible pour moi de savoir si elle fait partie de l’expérience. Elle semble regarder dans ma direction plusieurs fois, mais peut-être est-ce simplement parce qu’elle a remarqué que je la regardais… Je crois la voir soudain fermer les yeux en s’appuyant à la balustrade, et m’avance alors pour faire de même. Mais son portable sonne, elle rouvre les yeux et répond. Je suis maintenant à deux ou trois mètres d’elle, condamnée à faire semblant d’être une touriste. L’heure file, je décide que je me suis trompée, que la deuxième personne n’est pas là, et qu’il est préférable que je me « mette en position ». Je ferme alors les yeux.
Mon cœur bat très vite, je le sens dans ma poitrine. Peu à peu, je deviens plus réceptive aux sons qui m’entourent. Je sens aussi les vibrations du pont sous mes pieds. Dès que le sol bouge à proximité de moi, mon cœur s’accélère. J’entends la voix d’un clochard qui traîne par là, parlant à je ne sais qui. J’ai peur qu’il m’interpelle, me touche à mon insu, ou fasse rater l’expérience. Cette fois-ci, je me sens très vulnérable au regard des autres : de quoi ai-je l’air, les yeux fermés sur ce pont, à attendre quelqu’un qui ne vient pas? Est-ce que les gens me regardent, se posent des questions? Je reste ainsi, très nerveuse, pendant un long moment, peut-être une dizaine de minutes. Je passe par différents sentiments : excitation, nervosité, doute, questionnement, sentiment de rejet…
Jusqu’à me faire une raison : « l’embrasseur » ne viendra pas. Je rouvre les yeux, et reste un moment ainsi, regardant autour de moi, un peu dépitée. J’aperçois le clochard qui est encore là, sur le pont, regardant l’écluse. Je cherche autour de moi, m’attendant presque à voir quelqu’un qui m’observe en ricanant. Je décide finalement de partir.
Évidemment, en marchant, je suis partagée entre l’agacement (« j’ai été ridicule à rester les yeux fermés sur ce pont, pour rien »), et l’auto-dérision (« la grosse loose, forcément elle est pour moi… »). Finalement, je prends le parti d’en rire, mais malgré tout, je reste avec un doute : est-il ou elle venue, et a rebroussé chemin après m’avoir vue, refusant de me donner un baiser? André Breton, dans L’Amour fou, écrit : « Indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique. » Dans ce cas, j’aurais vécu un magnifique moment….
SIX PREMIERES OBSERVATIONS
Nous avions annoncé que cette expérience serait menée de manière pseudo-scientifique. Fidèles à l’annonce, voici les premiers enseignements que nous en tirons.
Observation n°1 – Lovetaz et Sextaz : le démiurge, le hasard et l’hybride
Lors de cette première séquence, il a fallu essuyer les plâtres d’une nouvelle approche de l’entremise. Deux personnes vont être mises en relation par un tiers. Cela ne va pas de soi. Trois procédés se sont profilés. Le premier est autoritaire. L’entremetteur(se) assume l’association des personnes volontaires en faisant des choix délibérés. Cette solution peut être jugée acceptable si le tiers entremetteur connaît suffisamment les participants, imagine ce que pourrait être le fruit d’une rencontre et en cuisinier assumé ou en apprenti sorcier, cherche par l’association des qualités qu’il connaît ou subodore, à produire un goût hors du commun. Cet premier style correspond en quelque sorte à la position de l’auteur ou du maître du jeu assumé comme tel.
Le second procédé consiste à s’en remettre au hasard. En effet, pour éviter l’entremise impartiale dans laquelle se nicherait des points aveugles, des opinions, des a priori, pourquoi ne pas tirer aux dés les partenaires, et s’en fiche tout à fait qu’un bulbon sur pattes tombe sur une Cendrillon effarouchée, une personne du quatrième âge forte de sa dernière dent, sur un jeune col blanc de la Défense, ou encore deux purs hétéros bouche à bouche. Le hasard économiserait ainsi la suspicion d’un choix arbitraire, d’une manipulation possible, d’une expérience pour le moins non scientifique. Il autoriserait aussi tous les possibles. Ce serait en quelque sorte la roulette russe du patin.
Le dernier procédé privilégie le contexte. Il est un mélange des deux premiers. Dans le contexte des épreuves de l’Écluse, la question des emplois du temps fut déterminante. Les partenaires furent associés tant en fonction de leurs disponibilités communes, que par les choix intuitifs de l’Éclusier, mais encore de divers conseils glanés auprès de personnes inspirées en cours de route. Il s’est avéré que la roulette russe pour une première expérience, était impraticable. Le hasard ne règle pas tout, surtout dans ces matières.
Appelons en attendant ce dispositif, se présentant comme une sorte de parenthèse de vie mise en scène, et visant à explorer de nouvelles sensations, de nouvelles situations : la sexetaz, ou bien la lovetaz. Autrement dit, des zones autonomes temporaires de l’amour et du sexe.
Observation n°2 – L’aventure n’est plus au coin de la rue
Il faudra noter que sur cinq personnes ayant joué le jeu, quatre d’entre elles furent des femmes. Ce n’est pas tant que les candidats masculins ont manqué, hétéro ou homo, mais ayant été finalement disponibles, ayant saisi spontanément l’intérêt de l’expérience et accepté de s’y livrer en pionner ou en poètes de la vallée de Sterling, furent quelque part, rares. Il a semblé apparaître que bien des hommes rechignent à ce type d’expérience, qu’ils jugent intéressante, mais pour les autres. On peut supposer d’après quelques retours, ce qui n’a aucune valeur scientifique, que pour un dit hétéro, l’épreuve d’embrasser un garçon en place publique ne fait pas rire. Par ailleurs, il est probable qu’entrer dans un tel dispositif revient à se laisser conduire par un maître du jeu, de lui faire confiance, et accepter au passage de ne pas biaiser avec les règles. Il demeure que bien des hommes en ménage ne peuvent s’autoriser une telle expérience. Embrasser un(e) inconnu(e) sur un pont est encore lourdement puni au sein de toutes les obédiences amoureuses. Même pour la science.
L’ensemble de ces constats sont bien évidemment applicables à de nombreuses femmes approchées dans la préparation de l’expérience cela va de soit. On aura noté que si les hommes ont été effrayés à l’idée d’embrasser un homme, les femmes ont plutôt reculé devant la rencontre d’un baveux ou d’un post it. Elles ont encore considéré que l’expérience ne leur apporterait rien de nouveau et valait pour des jeunes femmes en quête d’expériences.
Surtout, il a semblé à l’écluser que ce qui faisait le plus défaut par les temps qui courent et les endroirs qui rôdent, était l’esprit d’aventure en soi ou l’intérêt pour des projets d’expéditions renouvelés en la matière. Au point de l’en faire douter. Comme si l’on savait déjà ce qu’il y avait à trouver, comme si on avait bein d’autres choses à faire dans la vie. Il reste que la majorité des personnes présondées, a tout de même reconnu être terrorisé à l’idée d’embrasser l’inconnu(e). Cela valait donc de tenter l’expérience.
Observation n°3 – L’intimité immédiate
Bien évidemment, le phénomène le plus spectaculaire, fût-il un brin fictionné par l’autorécit, est l’expérience d’une intimité immédiate vécue avec un(e) inconnu(e). Beaucoup de ceux qui se sont livrés à des pratiques sexuelles expérimentales, notamment en jouant à abolir un sens ou un autre (par exemple faire l’amour dans le noir), ont des chances d’avoir constaté ce phénomène curieux : lorsque la représentation visuelle, mais encore le verbe, ne tiennent plus lieu de support, d’entremetteur de la relation, « l’autre sexe », même si c’est un parfait inconnu, peut étrangement apparaître comme un être intime, qu’il nous semble déjà connaître. Le déjà vu de Freud au fond de la couette. Des guérilleros de quelque obédience, y verront une sorte de syndrome de Stockholm de la chambre noire ; l’individu expérimentant un lâcher-prise, prisonnier d’un dispositif, s’identifie à l’autre, qu’il ne voit pas vraiment, pour se protéger de ses assauts éventuels. Une autre lecture peut aussi suggérer que lorsque nos masques tombent, nous nous sentons plus proches les uns des autres.
Il reste que cette sensation d’intimité immédiate, et sans réelle relation de sujet à sujet, est permise par le scénario commun aux protagonistes. Ils savent au moment où ils se rencontrent, qu’ils sont les seuls à savoir. Un monde est à prendre ici. On sait que l’autre, yeux fermés, sait, qu’il attend quelqu’un. Soi-même. On est frappé par son courage. Il appelle le nôtre. Une fois dans l’arène, le monde alentour s’efface temporairement, mais brutalement. Le temps change de nature. Ce qui se noue ici, dans le moment du baiser décrit à travers ces témoignages, est-ce de l’intimité ? Sinon, qu’est-ce que c’est ? L’enquête pourra se poursuivre sur ce sujet.
Observation n°4 – La langue sans verbe
Les candidats étaient aussi invités, ce qui n’avait pas été précisé jusqu’ici, à transmettre un message s’ils le pouvaient, à travers leur baiser (un rythme, un goût, une couleur, une idée). Dans cette idée, le baiser assumerait jusqu’au bout de ne pas mettre en jeu une relation frontale. Ce ne serait pas le : « je t’embrasse toi, et j’engage ce que je suis à travers lui », mais plutôt : « je me sers du baiser pour exprimer quelque chose d’extérieur à une relation en elle-même ». Les principales sensations ayant été exprimées firent appel au goût : une odeur acidulée de bonbon à la fraise. Un indication trop complexe en attendant au vu de la difficulté de l’épreuve dans son ensemble.
Pour voir un intérêt prospectif à cette idée du baiser-messager, il faut peut-être imaginer un temps futur bigbrotherisé où nos descendants devront se parler sans prononcer de mots pour ne pas être fichés. Une sorte de « les français parlent aux français » façon flaveur et astringence. Ou simplement pour les inspirationnistes, un temps futur résolument plus sensuel qui privilégierait le développement d’une langue des signes de la bouche. Autrement dit : l’alphabet de la langue (celle qui est dans la bouche bien sûr) mais sans verbe. En attendant, essayez d’embrasser votre amoureu(se) en lui transmettant ce vers de Rimbaud (Age d’or) et dites nous ce qu’il ou elle a compris.
Ces mille questions
Qui se ramifient
N’amènent, au fond,
Qu’ivresse et folie.
Observation n°5 – L’entremetteur et ses ouailles, nature de la confiance
L’éclusier n’a éprouvé aucune difficulté à ne pas être présent sur les lieux. Bien au contraire, cette disparition volontaire est le pendant aventureux et réjouissant du baiser lui-même. Le laisser-faire irait de pair avec le lâcher-prise. Un événement est pourtant venu perturber le dispositif. Lors de la seconde expérience, la candidate « D » est en retard. L’éclusier lit son SMS à 11h43. Il est horodaté à 11h13. Il lui répond et lui demande si elle est finalement arrivée à temps. D répond que non. Elle vient de loin, a raté les deux séquences et semble dépitée. L’éclusier est à un quartier de là, pas tout à fait dans ses bottes. Il décide de lui donner un rendez-vous vingt minutes plus tard pour prendre un café et débriefer. Alors qu’il s’approche du canal, avec un peu de retard, D l’informe qu’elle est sur la passerelle. L’éclusier est alors frappé par une idée, celle de récupérer le scénario, et de lui faire vivre la première partie de l’expérience. Il envoie un SMS disant ceci : « dans ce cas ferme les yeux, si tu veux ». En arrivant sur la passerelle, il remarque qu’elle porte des lunettes noires, l’a vu venir, vient seulement de répondre « Ok » à son message. Les conditions n’y sont pas. Il lui fait un smack, puis la bise. L’éclusier lui demande par la suite de faire le récit de son rendez-vous manqué, car cela fait bien entendu partie du jeu.
C’est sur le retour seulement que l’éclusier réalise une chose : il vient de se saborder. Sa manière de subitement entrer sur la scène, ressemble à un curieux mélange de pécher d’Eve et de coup de boule de Zidane. Dans tous les cas, un geste contraire à l’extériorité requise dans ce genre d’exercice. L’intention de devenir acteur, même hors champ, lui semble démolir en un instant, une partie de la confiance instaurée. Quelques jours plus tard, un second sentiment se fait jour. L’éclusier comprend à petit feu, que ce geste fut nécessaire. Car ce qui s’est effondré à travers lui, c’est l’idéalisation de la figure potentiellement gourou-esque du maître du jeu. Un air avait commencé de souffler dans une bulle projective entre les participants et l’éclusier. Faisant de sa posture, une sorte d’acte tout puissant auquel on pourrait accorder une totale confiance, comme pour se protéger d’un vrai risque, ou encore par intérêt sexuel pour cette figure bien connue de maître du jeu. Or l’éclusier est humain, rien qu’humain. Il peut toujours tenter de jouer au maître Jedi provoquant des blind-kiss au milieu de la foule, mais comment oserait-il prétendre cacher sa propre nature d’Ewok de la Lune forestière ? Ne reste t-il pas un animal comme les autres ? S’il n’a pas d’élan lui-même, comment peut-il en donner aux autres ? Cela nous mène à cette question importante pour la suite des expériences : l’entremetteur de sexualité expérimentale doit-il être un maître du jeu tout puissant, réputé au-dessus des partis, ou seulement un honorable complice capable d’inspirer la confiance ? L’humilité étant souvent trompeuse, l’exploration des nuances est de mise. Une réflexion à poursuivre donc, à l’épreuve d’autres faits.
Observations 6 – Les voyages de Eros
Si l’on s’amuse à relire la façon dont le narratologue américain Joseph Campbell à découpé les différentes étapes du voyage d’un héros au sein des plus grandes épopées de l’histoire, à commencer par les mythes grecs, on notera très curieusement que les volontaires ayant décidé de braver l’inconnu, en plein jour sur une célèbre passerelle parisienne, n’en n’ont pas moins vécu que le début d’un voyage en eux-mêmes, et ensemble. Et cela à peu de frais. 1 – L’appel de l’aventure (la lettre, le désir d’essayer), 2 – Le refus de l’aventure (les peurs soudaines, les paranos en chemin, les jugements projetés). 3 – Les premières épreuves (un regard différent sur le monde alentour, sur les autres, l’expérience du baiser en soi)…
Il se dit que le siècle commençant est joué d’avance. Que l’on a tout vu, tout compris en matières humaines, amoureuses et sexuelles. Cela semble tomber sous le sens, et personne n’osera contester une telle évidence. Mais qu’est-ce ? du réalisme, du faute du mieux, un manque d’imagination, une belle alliance des terreurs ? Allons, qu’importe, sur ces sujets comme sur d’autres, il reste toujours à remettre sur le métier. En haillons, en jupons, en tongues à sonnettes, à l’assaut de l’Autre sexe nous allons.
Pour l’Autre Sexe,
Auguste Boson
