Dans « La bombe et moi », Anna Rozen s’offre une déclinaison cocasse du syndrome « Docteur Jekyll et Mister Hyde », certes un peu éculé mais peu importe, l’intérêt du livre réside moins dans sa forme que dans ce qu’il raconte, en l’occurrence les paradoxes identitaires d’une femme moderne face aux hommes, au sexe, à la séduction, à son propre corps… Cette part schizophrénique de l’héroïne, dont on comprend tout de suit qu’il s’agit d’Anna Rozen elle même, est incarnée par un genre de meilleure copine encombrante qui la suit partout, tour à tour confidente et entremetteuse. Elle l’appelle « La bombe », et de fait, c’en est une, dans le sens « presse féminine » du terme: blonde, bonne, décolletée, perchée sur des talons en toutes circonstances, intégralement décomplexée et suceuse disciplinée. Ce n’est pas le cas de la pauvre héroïne, un peu moins bonne, pas toujours en talons, et sans être coincée du cul, qui aspire quand même au minimum de discussion avec un homme avant de le prendre en bouche. La confrontation de ces deux individualités aussi complémentaires que divergentes génère nombre de situations cocasses qui donnent lieu à des dialogues qui ne le sont pas moins. On pourra certes reprocher au livre sa légèreté (dans tous les sens du terme, on en vient à bout en moins de deux heures), mais c’est encore dans ce ton d’ironie fataliste bien dans l’air du temps que le message pouvait le mieux passer : à l’heure de Meetic, du désengagement amoureux, de l’épanouissement sexuel mesuré à l’aune du rendement, « La bombe et moi » s’en vient remettre au goût du jours quelques valeurs désuètes (l’exigence, l’intellect, la séduction…) qui semblent avoir déserté le terrain du jeu amoureux. L’auteur ne jette pour autant jamais l’opprobre sur cette « bombe » qui lui sert de modèle dont elle s’inspire autant qu’elle le critique, qu’elle aime autant qu’elle le déteste, qu’elle assume autant qu’elle le rejette. Là est la réussite du livre: il évite le piège du manichéisme de chienne de garde et sait au contraire préserver le juste équilibre entre la dénonciation désabusée de certains travers d’une époque devenue consumériste jusque dans la sphère sexuelle et la saine autocritique de l’auteur vis à vis de ses propres blocages et névroses. Une autre réussite du livre sont ses illustrations; élégantes et grinçantes, elles donnent un relief particulier au propos.
