Que serait un site web se voulant porteur d’un discours novateur sur le sexe et la sexualité sans parole donnée à une frange remarquablement silencieuse dans nos médias modernes pourtant d’habitude si bavards : les pratiquants d’une sexualité « modérée », que l’auteur de ces chroniques appellera désormais « extensive » – et s’en expliquera plus avant, mais aussi plus tard.

Ceux qui reconnaissent que le sexe, c’est bien, c’est même super agréable, hein, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, mais qui n’y accordent finalement qu’une part minoritaire de leur temps et de leurs pensées quotidiennes. Ceux qui peuvent, sans effort ni sacrifice, se contenter de rapports sexuels sporadiques étalés tout au long de leur célibat (ou de leur vie de couple, ça marche aussi). Ceux qui ne comprennent pas tout à fait l’intérêt des films pornographiques de plus de dix minutes – soit qu’ils trouvent que l’imagination, c’est mieux et ça se perd, soit qu’ils considèrent la pornographie comme un objet strictement utilitaire et n’ont pas besoin d’en faire durer le spectacle. Ceux qui ont des fantasmes mais n’en ont rien à battre de les réaliser ou pas : si ça se fait, c’est cool, mais sinon, eh bien il y a plein d’autres choses à faire dans la vie, alors on va pas se ronger les sangs pour si peu. Ceux qui peuvent trouver une fille super jolie, voire super excitante, voire super bandante (il faudra revenir un jour sur tout ce tas de termes pas vraiment équivalents), sans pour autant s’imaginer en train de la prendre en levrette sur le bureau, là maintenant, tout de suite, ah tu aimes ça, hein petite salope – ni entamer les démarches pour y parvenir dans un futur proche. Ceux qui trouvent que le concept de transfert de l’énergie sexuelle en énergie créatrice, c’est à peu près la meilleure chose qui soit arrivée à l’Humanité en tout plein de siècle d’errances absurdes et de conneries comportementales diverses.

Ces gens-là sont partout, tout autour de vous, vous en connaissez forcément un ou plusieurs, même si tous ne l’avouent pas. Peut-être même êtes-vous l’un d’entre eux. L’idée reçue voudrait que ce soit un comportement plutôt féminin, selon une conception assez grotesque mais très répandue de la dissymétrie des besoins sexuels chez l’homme et chez la femme. L’idée reçue aurait mieux fait d’être recalée. La conception doit être revue dans les grandes largeurs. Dissymétrie, certes, mais entre les individus, sûrement pas entre les sexes pris comme deux (ou trois, ça revient à peu près au même) grosses entités monolithiques, fades et oppressants.

Je pratique depuis des années cette sorte de « sexualité extensive ». Mon sujet d’étude de prédilection, dans ces chroniques, sera donc évident, puisque je l’ai sous les yeux, 24 heures sur 24, même que je vis avec et que ce n’est pas drôle tous les jours. Je ne l’ai pas choisie, mais je ne peux pas dire que je fasse grand-chose pour passer à une sexualité plus « intensive ». Cette dernière, je l’ai expérimenté à certaines périodes (restreintes) de ma vie, ça c’est plutôt bien passé et j’en garde de très bons souvenirs – mes partenaires d’alors aussi, merci pour elles – mais il y a plein de choses qui me manquent plus que de faire l’amour sur une base quotidienne ou pluri-quotidienne, ou de multiplier les expériences et autres expérimentations des sens.

Cependant, il m’apparaît clairement que cet état de fait, que je vis très bien en assumant complètement, ne cadre pas avec l’image de la réussite que nous renvoient le monde, ce sagouin, et la société, cette catin. Réussir sa vie, ce serait réussir sa sexualité – et réussir sa sexualité, ce serait réussir à jouir/baiser beaucoup, ou réussir à jouir/baiser plus fort et plus longtemps que les autres. Vaste connerie contre-productive et castratrice, qui contribue à alimenter deux erreurs gangrenant méchamment l’esprit humain : l’autosuffisance bouffie et méprisante du queutard bourrin satisfait de son sort et de ses performances qui lui assurent, à ses yeux, la supériorité sur le commun de ses semblables (et du coup, il n’a pas besoin de faire d’efforts pour servir à quelque chose, ni pour réaliser quoi que ce soit) d’une part ; et d’autre part la frustration névrotique nourrissant le complexe d’infériorité de toute une frange de l’humanité à qui l’on donne l’impression de se trouver en état sinon de misère, au moins de sévère déficit sexuel, ce qui la conduit souvent à consacrer le plus clair de son temps à combler un manque qui n’existe pas, au détriment de tout un tas d’activités réellement constructives et satisfaisantes. Bien entendu, ces deux faux-semblants ne se manifestent pas toujours sous des atours aussi extrêmes que ceux que je leur fait revêtir dans ma phrase précédente. Bien entendu, il faut tenir compte d’une réelle disparité des besoins entre les individus. Bien entendu, en matière de vérité humaine, il y aura toujours des exceptions, des cas limites et des surprises – et c’est bien pour ça qu’on les aime, ces espèces d’animaux qui savent qu’ils vont mourir, ces cons, on n’a vraiment pas idée…

Bien entendu. C’est bien pour cela que quelques lignes de théorisation expresse ne suffisent pas à épuiser le sujet, ni même à en définir les contours. Alors, le mois prochain, on commence les travaux pratiques.

Le mois prochain, on a dit. Là, faut que j’aille trousser mémère, culbuter la gueuze, troncher le jambonneau, défoncer de la rondelle, conter fleurette à Colombine, faire grimper aux rideaux la fille du libraire de la rue Norvins, faire un gamin à ma prof de bio, faire juter l’aubergine, te faire reluire l’entre-jambe, accorte lectrice, accomplir le devoir conjugal, prendre mon putain de pied.

Ou pas.

Et c’est ça qui est bien.


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