Précisons d’entrée que quiconque entendrait priver de majuscule le terme « Masturbation » est un sacré hypocrite (ou dispose encore d’une majorité de ses dents de lait, et ferait mieux de réviser ses tables de multiplication plutôt que de traîner sur ce webzine). Parmi les expériences et les pratiques partagées de tous temps et par tous les hommes et femmes de toutes les civilisations (auxquelles viennent s’ajoutent certains animaux, comme par hasard les plus évolués), celle-ci se pose quand même un peu là. Je souhaiterais ce mois-ci soulever une question on ne peut plus pratique, et dont je conçois cependant sans peine qu’elle concerne de plus près le célibataire extensif contemporain que le prêtre maya, le charpentier taïwanais, le guerrier viking ou le peintre italien de la Renaissance (et pourtant, eux aussi ils se pignolaient, non mais des fois !) : faut-il, ou non, pratiquer une P.D.H.P. (« Petite Danse Habile du Poignet » dans le jargon certes un peu technique que je partage avec moi-même) avant de se rendre à un rendez-vous potentiellement amoureux avec une petite donzelle bien roulée qui vous aurait plus tapé dans l’œil – et, plus surprenant, vous aurait répondu positivement lorsque vous lui avez bredouillé quelque chose comme « euh… et si… euh… enfin je connais un café où… ou pas, hein ! euh… ailleurs aussi… juste… enfin tous les deux… mais non…. Ah ? Bon c’est cool. On se fait la bise ? » ? (pour ceux qui ne se souviennent plus à quoi se rapporte ce point d’interrogation, merci de remonter le regard d’une demi-douzaine de lignes).
Dans une comédie américaine d’il y a quelques années, et qui valait surtout pour une poignée de gags suffisamment débiles pour faire pouffer nerveusement l’amateur d’humour gras voire obèse (et pour les ponctuations musicales d’un Jonathan Richman lunaire), l’ami du héros (un acteur fort sympathique dont j’ignore pourtant le nom) explique longuement à celui-ci (Ben Stiller, dont je me souviens du nom même si je ne suis pas certain qu’il le mérite) qu’il est nécessaire de se masturber avant un rendez-vous amoureux, sous peine d’être submergé par ses bas instincts libidineux au moment critique et de se révéler ainsi incapable de renvoyer l’image du brave homme poli, civilisé et bien coiffé sous les bras qu’une jeune fille attend forcément de celui dont elle acceptera qu’il lui fasse des bébés, qu’il l’accompagne au traditionnel déjeuner dominical chez ses parents, et accessoirement qu’il lui broute la toison pubienne de temps à autre. On devinera aisément la suite : la quête d’un endroit adéquat juste avant l’entrevue décisive avec sa belle (Cameron Diaz, dans un de ses rares rôles sympathiques et volontairement comiques) provoquera force rebondissements burlesques et drolatiques. Coinçage de verge dans fermeture éclair, sperme malencontreux dans les cheveux, humour, encule un mouton, tout ça tout ça. Soit.
Mais pour le pratiquant sexuel extensif, le danger est autre, et presque inverse : une satisfaction sexuelle préalable risque de tellement le détendre (intérieurement comme extérieurement) qu’il ne verra plus sa compagne de rencard comme une potentielle partenaire de galipettes ou de trousse-chemise, mais tout simplement comme une personne du sexe opposée certes fraiche et jolie mais surtout très intéressante, d’une conversation passionnante et qui s’intéresse à plein de choses – comme le mouvement fauviste, les différentes interprétations des Nocturnes de Chopin, l’évolution de la politique extérieure du Costa Rica dans les années 80 ou la culture du cannabis (bio-médicinal, évidemment) en appartement. En se trouvant délivré de toute tension sexuelle, il se positionnera tout naturellement et avec brio comme un excellent ami – et hypothéquera ainsi durablement ses chances de passer à des questions de culbutes et de bizoutages coquins dans un délai honorable. Sans parler des cas, finalement pas si exceptionnels que cela, où la jeune personne en question attend de son date qu’il s’intéresse de près au contenu de ses sous-vêtements plutôt qu’à celui de sa thèse sur La dialectique parole/silence chez les penseurs néo-thomistes réformateurs. Comment ça : vous n’êtes jamais sorti avec une thésarde en philo ?
La leçon donnée par les personnages de Mary à tout prix reste cependant valable dans la plupart des situations, où la tension sexuelle d’un premier rendez-vous est réellement contre-productive. Baver dans son assiette, les yeux exorbités (un calembour, quelqu’un ?) fixés sur le sillon mammaire de sa partenaire, n’est pas la meilleure façon de provoquer le désir chez autrui. Je sais, ce serait beaucoup plus simple comme cela, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie. Une P.D.H.P. pratiquée au bon moment est un excellent moyen de s aupoudrer ses pulsions d’une petite dose de raison de fort bon aloi. Elle présente cependant le danger de plonger le sujet de plein pied dans une friend zone qu’il aura envie de quitter au plus vite dès que ses hormones auront battu le rappel à la hausse. D’un point de vue social, la masturbation est donc à double tranchant : sa principale caractéristique (satisfaire momentanément un besoin sexuel, même de façon moins satisfaisante qu’en duo) risque de faire, pour un temps, passer au second plan le véritable objectif d’un tête-à-tête (passer au plus vite au bouche-à-bouche puis au sexe-à-sexe). Comme d’habitude, tout est donc question de dosage et de timing. Un peu comme pour tirer un bon coup franc pleine lucarne depuis les 25 mètres. Oui, je sais, ce n’est pas top comme comparaison, mais il y a la ligue 1 à la radio, là, et ça parasite un peu mes neurones fatigués.
Bon, ce n’est pas tout ça : le sujet est sans fond, un peu comme le décolleté de ma boulangère (105 boulevard Ornano, fermé le samedi) ou le vide dans le cerveau de Patrick Sébastien. Il est donc plus que probable que nous ayons à en rediscuter à l’occasion de cette chronique, sous un angle ou un autre (attention, si celui-ci dépasse 90°, on risque d’être interdit aux moins de dix-huit ans, ce qui serait méchamment contre-productif au point de vue didactique). Le mois prochain, je vous expliquerai pourquoi il ne faut pas convoiter la femme d’autrui, avec force arguments très rationnels et aucunement religieux/moraux/éthiques/cul-cul-kantien. Mais en attendant, je dois se retirer dans mes appartements, car toutes ces allusions à une sexualité débridée m’ont drôlement émoustillé, et il faut que j’aille battre les œufs en neige, génocider mes gamètes sur un coin de drap crasseux, dessiner une carte d’Afrique format A4, dégorger le petit caporal, faire pleurer mini-Ben, m’auto-réguler les hormones, prendre mon putain de pied.
Ou pas.
Et c’est ça qui est bien.
