Certains romans semblent s’ingénier à démontrer que l’essentiel n’est pas dans le discours ou le récit qu’ils reproduisent, mais dans ce qu’ils ne disent précisément pas, dans ce qui reste à décrypter une fois le volume refermé, dans ce qu’ils donnent à comprendre d’un univers mental plutôt que dans les faits qu’ils exposent. Le point de départ des Mains gamines est ainsi un filigrane subliminal, un non-dit contagieux qui imprègne consciences ou inconscients des quatre narratrices successives : une petite fille se fait quotidiennement violée par ses camarades de classe, tout au long de son année de CM2 ; leur âge étant ce qu’il est, ils utilisent leurs mains gamines et non leurs sexes, mais la violence psychologique n’en est pas moindre ; devenu adulte, la petite fille travaille comme femme de ménage chez l’un de ses anciens agresseurs et remplit des petits carnets de « poèmes trashs ». Bientôt doit se tenir une grande réception, réunion des anciens de l’école, et il faut jouer encore et toujours e jeu de l’oubli et du silence.
Ainsi posé, le fait divers est sordide, brutal et l’enjeu romanesque ténu. La langue d’Emmanuelle Pagano n’enjolive rien : lapidaire et elliptique, elle appartient à cette tradition post-durassienne qui ronge ses phrases jusqu’à l’os. Au lecteur de compléter les silences, de décrypter les symboles lourdement féministo- psychanalytique (sexes féminins cousus, insecte s’introduisant dans le conduit auditif d’une narratrice, petite jeune fille pré-pubère qui rêve de caresser la corne d’une licorne). La sexualité, bien entendu, est partout névrotique et traumatisante, et l’ensemble est assez durement anxiogène. Pauvre lecteur confronté à des psychés où son sexe n’est qu’agression, domination, menace et douleur – dans toute la classe de CM2, un seul petit garçon se refuse à pratiquer les attouchements, et c’est lui qui, finalement, fait figure de monstre, d’anomalie. Pauvre lectrice confrontée à des psychés où son sexe n’est que béance, humeurs poisseuses et traumas indicibles. Cérébral et étouffant, ce troisième roman d’Emmanuelle Pagano oscille finalement entre symbolisme sexuel désagréablement nauséeux et moments de grâce textuels survenants souvent en périphérie du discours, profondément émouvants – comme autant d’aveux involontaires de la part de personnages qui ont trop longtemps confondu le silence avec l’oubli, et qui en payent un lourd tribut.
