Il est commercial, « cadre finances » ou DRH. Il a le regard lourd, la coupe bien proprette. Jusque là, passe encore. Les ennuis surviennent lorsque Monsieur se met en tête de vous séduire en employant les gros moyens, l’artillerie lourde, la kalash nikov : garez-vous, Monsieur a décidé de vous conter fleurette à coup de sonnet… Décorticage.
En apparence, il a l’âme tourmentée, et la souffrance classieuse ; il se dit bouleversé par l’être humain, et célèbre la Femme avec un grand F, comme s’il s’agissait d’une muse boticellienne. En réalité, il croit avoir trouvé LE truc pour appâter le thon et la morue… Et ce n’est d’ailleurs que le début d’une longue métaphore marine…
Mais revenons d’abord à notre thonier :
Il a passé la trentaine et sa franchise décomplexée, et approche plutôt la quarantaine bredouillante. Il a connu la femme moderne, et en est revenu avec un mal de crâne à ruiner le stock de paracétamol du pharmacien du coin. Il le reconnaît volontiers, le soir, en tête-à-tête avec ses pantoufles : il n’a rien compris à ces nouvelles femmes, si pressées, si exigeantes, si consommatrices… si masculines, en somme. Avec celles-là, il n’a connu que des revers, des pannes, des ratés, des humiliations. Alors, dans le marécage virtuel, il décide de revenir aux fondamentaux : la poésie, en espérant bien racoler les dernières fleurs bleues désespérées qui traîneront dans le coin.
Bien entendu, il cible la génération « quinze ans de moins que moi », pour s’assurer un relatif ascendant, et s’arrange pour ne pas dépasser les candidates « bac +2 », histoire de ne pas se faire coller trop vite au chapitre « poètes célèbres ».
Une fois sa proie choisie consciencieusement (vous, donc), il vous aborde par un compliment maladroit (« votre visage a le charme d’une rose qui fâne au soleil, à force d’attendre qu’on vienne la cueillir »), ou pire, vous met en scène dans une carte postale digne d’un remake bon marché d’Emmanuelle 4, du genre : « Allongée sur la plage, tes jambes abandonnées aux caresses des vagues, tu entends un murmure, murmure qui devient chanson, sais-tu ce qu’elle te dit ? ». Non, et à vrai dire, je m’en tape, coco, de ta chanson…
Le « poète crotté » comme l’appellerait à juste titre Angélique Marquise des Anges, vous noie ainsi sous des couches de poésie bon marché, à grands renforts de métaphores marines grossières, dissimulant tant bien que mal des allusions sexuelles. Oui, va savoir pourquoi, l’élément liquide semble être la clé de sa prose… Enfant, il a sans doute vu sa grande soeur coller dans son journal intime des couchers de soleil embrasant la mer. Plus tard, il a entendu sa voisine renifler devant Leonardo di Caprio coulant à pic dans Titanic, et maté Loana se faire chatouiller le bouton dans la piscine. Il en a logiquement déduit que les filles et l’eau avaient l’air de faire bon ménage, et que le romantisme devait bien avoir un rapport avec tout ce qui mouille, en somme.
Le hic, c’est qu’à force de barboter dans la mièvrerie, son charabia aquatique devient aussi compréhensible que le « GBRLLGGLBRL » d’un nageur débutant. Et là, autant vous accrocher au mât (non, pas celui-là, l’autre) car ses comparaisons ne manquent pas de sel : « Je suis le prince des marées, je viens signer ta peau de mon écume, t’aimer encore, t’aimer jusqu’à user ton corps, je viens et reviens encore, saler tes lèvres, mouiller ton corps, je suis le prince des marées ».
Et bien, mesdames, encore sur le pont, ou déjà en train de dégobiller votre quatre heures par-dessus bord?…
Alors, bien sûr, il serait facile malgré tout de se laisser attendrir par les maladresses langagières et les bonnes intentions affichées de ce Rimbaud du dimanche. Mais ne vous y trompez pas, mesdames… La poésie est salée, et le poète salace.
Il affirme qu’il veut vous conter fleurette, vous parler littérature autour d’un chocolat chaud, vous lire des poèmes de Lamartine au coin du feu (« le Lac » faisait partie de ses textes pour le bac de français, autant le mettre à profit), et susurrer à votre oreille les chansons de Cali (pour vous montrer qu’il connaît des chanteurs de votre génération). Il vous embobine avec quelques citations qu’il juge particulièrement bien senties (le fameux « j’aimerais être une larme pour naître dans tes yeux, vivre sur tes joues et mourir sur tes lèvres » qui a bercé nos années de collège)…
Mais ôtez ce voile de candeur de vos yeux : vous avez déjà vu un homme bosser gratuitement, vous? S’il est capable d’apprendre du Victor Hugo par coeur pour vous, croyez-le bien, il faut que cela en vaille le coup. Aussi, si il vous dit que votre visage le touche, comprenez que c’est autre chose qu’il compte bien toucher. Et si il vous écrit que vous provoquez en lui un battement de coeur incontrôlable, songez un peu à ce que vous provoquez un peu plus bas.
Non, mesdames, ne vous en déplaise : le meetocard poète n’est pas plus romantique que les autres… il est juste un peu plus malin…
Quoique…
