Tout a commencé un soir d’anniversaire, c’était en juin, ou en juillet je crois, en tout cas c’était l’été et il faisait, à Paris en tout cas, à peu près doux.
Il était bien onze heures, minuit, je me déhanchais dans un jardin du Xème arrondissement sur un morceau de Niagara (j’ai vu la guerre, guerre) après avoir englouti quatre verres de rosé, trois coupes de champagne, 75 grammes de hoummous, dix-huit gressins et une assiette de taboulé.
C’est là que j’ai officiellement accepté (sans trop me faire prier) de poser nue pour un projet très sérieux (comme le sont tous les projets) piloté par une institution parisienne, qui est en vérité le centre d’architecture et d’urbanisme de la ville de Paris.
L’idée étant de réfléchir, par ces photos, à la question de la nudité dans l’espace public. Mais comment réfléchir à ces questions sans le faire?
Impossible.
J’ai donc officiellement accepté de participer à ce projet, et de me faire photographier dans un quartier parisien, le matin très tôt ou tard le soir, (afin de croiser le moins de badauds possibles, car il se trouve que le badaud est généralement indifférent aux enjeux nudité-espace public).
Soit.
Donc, après vingt trois emails, quatre coups de téléphone, et une annulation de projet par la Mairie de Paris, (on ne sait toujours pas exactement ce que nous allons faire de ce projet), je me suis quand même retrouvée un dimanche soir de septembre dans le XIIIème arrondissement du nouveau quartier de la BNF avec T., trentenaire brillant muni d’une petite caméra, d’un appareil numérique. T. que je n’avais croisé qu’une seule fois dans ma vie, lors du fameux anniversaire, bourrée : c’est pourtant devant lui que j’allais me déshabiller.
Nous avons d’abord opté pour le vouvoiement, moi avec quelques raclements de gorge, quelques hésitations, et la voix trop aigue et trop forte de la personne qui tente de contenir sa timidité. « Euh, vous en avez fait d’autres, des photos? »
Nous avons choisi le quartier de la BNF, précisément parce que ce n’est pas un Paris carte postale: oubliez les immeubles haussmanniens, les entrées Art Nouveau du métro dessinées par Guimard et les si romantiques portes cochères :il faut plutôt imaginer des dizaines de bâtiments en devenir, l’architecture globalisée et les investisseurs sont passés par là. J’exagère sans doute, mais on pourrait être à Fribourg, Rotterdam ou Minneapolis. Ici les banques, l’université Paris XII, le Starbucks, le Décathlon et le Bang et Olufsen côtoient, dans un univers vert amande, marronnasse et métallisé, des chantiers, des Monop’, des pharmacies toutes neuves, et des projets immobiliers en pagaille pour CSP ++, genre prof de fac ou graphistes, dont les enfants commencent à peine à jouer dans les tout nouveaux parcs aux arbres rachitiques. Quelques bornes de Vélib’ viennent orner les trottoirs, invariablement pleines à 9h03, lorsque les employés sont arrivés à la BNP, et vides à 19h04, lorsqu’ils repartent bravement vers Bastille, Daumesnil ou Nation.
Et non loin de ce fascinant Nouveau Paris, déserté par les touristes américains, se trouve un ancien squatt d’artistes, les Frigos, et à côté des Frigos une borne Vélib’ : c’est là que nous prendrons la fameuse photographie.
Enfin, LES photogaphies, parce que l’idée, c’est de me déshabiller petit à petit, pendant que T. prend les photos, afin de constituer une petite histoire : dans la rue je me déshabille, et je pose les vêtements dans le panier du Vélib’, et enfin je fonce mettre un peignoir que T. m’a préparé afin de me rhabiller. Tranquillement. Sans créer d’émeutes.
Car on a beau être dimanche soir, dix neuf heures quinze, l’heure creuse par excellence, l’heure inquiète de l’écolière qui n’a pas fini ses divisions, l’heure du pain perdu et de Drucker à la télé, n’empêche qu’à dix neuf heures quinze c’est fou le nombre de personnes qui passent dans la rue dans ce quartier que je croyais vide le soir : des couples à poussette (histoire de me faire culpabiliser: ne vais je pas traumatiser un innocent enfant en me dénudant ainsi dans la rue et lui valoir vingt ans de thérapie?); des skateurs adolescents bruyants; des familles en terrasse qui boivent le dernier apéro du week end; il n’y a que des familles en somme, comme si toutes celles du quartier s’étaient donné le mot, «tiens, si on allait se balader du côté des Frigos pour clore le week-end?» en rameutant tous leurs enfants, à qui il va falloir ensuite laborieusement expliquer que la dame s’est mise toute nue à côté du vélo… mais que ce n’est pas grave.
Je le sens pas.
«Tu fais comme tu le sens», me dit T. (on est tout de même passés au tutoiement). «Si tu commences à ôter ta robe, mais que tu as envie d’arrêter, n’hésites pas».
J’enlève mes bottes en caoutchouc.
Vient l’une, puis l’autre. Les photos commencent. Le soleil décline. Je regarde mes pieds. Nus. J’enlève ma culotte et garde la robe. Je fais une pause, sourire crispé. Pas facile. Surtout que quelqu’un vient pour ramener un vélo. et qu’un couple avec poussette (enore un!) s’approche. Je m’arrête aussitôt. T. et moi prenons l’air dégagé, mais c’est difficile d’avoir l’air dégagé lorsque vous êtes pieds nus devant un Vélib’ et que votre petite culotte traîne dans le panier. Le type nous regarde, quand même un peu interloqué, nous dévisage, regarde mes pieds nus, mais il ne faut pas se démonter dans ces cas-là: T. se tourne, mains dans les poches, l’air de rien, je prends l’air vaguement hautain. Ne pas sourire, surtout.
Et puis le type repart.
Là, tout va très vite: j’enlève d’un seul trait ma robe, et le soutien gorge, c’est si rapide, enfin me voilà, nue, dans la rue, je marche fièrement (enfin, j’imagine) vers le peignoir.
Je mets le peignoir.
Un autre type arrive vers la station de vélos (ça commence à bien faire, je me dis). Il me regarde, franchement éberlué par la scène qui s’offre à lui : tous mes vêtements sont en vrac dans le panier d’un vélo attaché, sous-vêtements roses compris, et moi je reste bêtement plantée à côté, droit dans mes bottes de caoutchouc, vêtue de mon peignoir absurde, façon thalasso. Quant à mon acolyte, il me tourne le dos, par pudeur, afin que je puisse me rhabiller sans me regarder. C’est amusant : vous venez de faire un strip-tease (certes, bien peu érotique) devant un type qui vous mitraille, il voit, furtivement, vos seins, votre sexe, la cellulite de vos fesses, mais dès que vous vous rhabillez, il ne regarde pas. Faut pas exagérer.
Je me rhabille discrètement, à moitié enfouie dans mon peignoir, un peu comme à la plage, avec les contorsions de rigueur.
Nous nous quittons très vite. Je suis submergée par un grand sentiment de liberté (encore une fois), une vague de liberté plutôt; se mettre nu engendre cela, je ne sais pas pourquoi, cela paraît cliché, mais c’est vrai. Surtout, la subversion et l’humour de cette situation, quand j’y repense, me plaisent assez. Ici, je ne peux pas prétendre que la nudité est normale, ou naturelle, comme dans un camping naturiste. Non, elle est incongrue. Et j’aime assez le contraste entre la spontanéité de l’acte de déshabillage, d’ordinaire réservé à une sphère privée, ici associé à un objet usuel, urbain, collectif : le Vélib’. Il faut donc assumer l’absurdité de la situation, par provocation, ou plutôt par provoc’. C’est un drôle de happening, riche, intéressant, émouvant.
Sinon, je suis rentrée à vélo.
