Le sexe gouverne, le sexe vend, le vaste monde s’y plie et la littérature aussi. Avec une nouvelle livraison annoncée de Catherine Millet chez Flammarion sept ans après « la vie sexuelle de Catherine M. », un « buzz » savamment entretenu autour du récit de la quête de l’anus de Christine Angot par l’intrépide Doc Gynéco (« Le marché des amants » au Seuil) , les autres éditeurs n’avaient plus qu’à sortir l’artillerie lourde pour ne pas être exclus de l’orgie, dont acte: le prix du titre le plus cul de la rentrée littéraire est attribué à Stock pour « Enculée », premier roman de Pierre Bisiou.
Deux possibilités s’offrent au lecteur potentiel: soit il boycotte soigneusement cette sortie décidément trop opportunément commerciale, soit il s’y intéresse malgré tout dans l’absolu, c’est-à-dire en tant que texte. Dans ce dernier cas, il découvre alors un livre pornographique, dans le sens premier du terme, c’est-à-dire voué à la représentation de l’obscénité sexuelle. Un homme et une femme, un appartement, une nuit de baise par tous les trous et surtout le plus serré, voilà qui peut faire office de pitch à « Enculée ». Le texte est ciselé, le style admirable, d’un réalisme confondant en même temps que d’une élégance rare sans être jamais précieuse, comme c’est souvent le cas dans la littérature pornographique. Bref, Pierre Bisiou, c’est la classe.
Les sodomie s’enchaînent, le sperme coule à flot, tour à tour teinté de bave, de cyprine mais le plus souvent de merde, c’est sale mais pas du tout transgressif contrairement à ce qu’on pourrait croire, c’est juste un couple hétérosexuel qui s’offre une nuit d’amour: pas de club échangiste, pas de coups de cravaches, pas de transexuel siliconé, juste deux corps qui s’aiment… ou du moins essayent de se raccrocher à l’idée qu’ils s’aiment, et c’est là la clé de ce livre: plus il l’encule, plus il la perd.
« C’est épuisant la beauté des femmes, la beauté de l’autre, la beauté des aimées, dont rien ne peut nous rassasier et c’est toujours la balance entre le vivre et le perdre, d’une part, et le mémoriser sans le goûter pleinement, d’autre part. Et je ne sais que faire ni que dire ni que prendre puisque tel que cela va, quand je perdrai ça je le perdrai vraiment. Et c’est malgré tout ce vers quoi nous allons, hein? »
Un peu plus loin :
« Les gens généralement me font peur. Les gens qui ne souffrent pas m’effraient, parce qu’il me semble impossible de ne pas avoir mal à chaque instant du jour et de la nuit. La philosophie, la sodomie, la peinture aussi, ce sont les activités du réel, celles de l’échec mais tout de même celles de la confrontation. Probablement que tu ne serais pas d’accord avec ça. Pour toi la baise est encore de l’ordre des découvertes, des explorations vivifiantes. Après quoi tu partiras te faire pénétrer tout génitalement par le futur père de vos enfants et ce sera comme ça pour les siècles et les siècles ».
« Enculée » n’est pas seulement un très beau texte pornographique à recommander à tous les amateurs du genre, c’est aussi le roman lacanien de la satiété sexuelle qui ne peut exister qu’indissociable de son pendant illusoire, le roman d’un amour réel et concret jusqu’à la fange mais qui n’en existe pas moins que dans la certitude qu’il est éphémère.
