Il était une fois un homme, une femme, et leur envie de prolonger le plaisir d’une longue après-midi coquine sous la couette, par une gentille sortie libertine.
Peu après notre arrivée, depuis l’un des canapés au bar, on les avait remarqués : un couple charmant, qui discutait et riait. Lui, bel homme mûr, assez grand, la quarantaine passée. Elle, légèrement ronde, cheveux longs, brune et mat, la trentaine.
Entre temps, on s’était agréablement détendus quelques instants au jacuzzi et on avait tournoyé quartier sauna-hammam où tout prenait un peu les mêmes airs que lors de notre première visite, quelques semaines auparavant. Plutôt des airs d’ « on n’est pas là pour ça », d’ « on est bien entre nous » ou de « vite, branlons-nous devant cette salope le temps que ça dure ». On ne les avais pas recroisés. Alors on était revenus au bar.
Soudain, ils ont réapparu et traversé la pièce pour prendre le chemin des vestiaires. Mon homme me dit « oh, regarde, ils s’en vont ». « Tu crois ? ». J’ai un peu hésité puis me suis levée, ai gravi les quelques marches en réajustant mon paréo avant de me retrouver devant eux, alors qu’ils se rhabillaient. J’ai dit « Pardon, je vois que vous vous apprêtez à partir, et en fait, je ne sais pas si vous nous avez vus tout à l’heure, on est au bar, là, avec mon homme, vous nous plaisez bien… on aimerait vous offrir un verre ».
C’était parti comme ça, de ce « vous nous plaisez bien », dans un élan auquel, en y repensant par la suite, j’étais moi-même un peu étonnée d’avoir laissé cours. On n’a pas l’habitude de ça. Ces attitudes et ces mots pourtant simples et naturellement adaptés, on les a tués ou s’ils vivent encore, on les tait le moment venu. Parce qu’ils nous exposent à l’autre, aux autres, à la possibilité que nos élans ne soient pas réciproques. Toutes ces personnes qu’on a à peine osé regarder. Toutes ces rencontres qui n’ont jamais eu lieu. Ces échanges qui ne vivront jamais que dans nos imaginaires. Prenons ça ne serait-ce qu’à l’échelle d’une vie, et si on aime avoir mal, multiplions ne serait-ce que par deux millions de parisiens : on sent poindre le formidable potentiel relationnel que, par crainte d’égratigner les orgueils de nos petites individualités souveraines, on passe notre temps à saccager comme des sagouins.
Ils avaient remis leurs paréos quand ils nous ont rejoint sur le canapé. On a discuté, plaisanté, le courant est passé très vite. Ils s’étaient rencontrés deux mois auparavant au bal d’un site libertin. Lui, journaliste pour quotidien national ; elle, chanteuse lyrique. C’est sexy ça, chanteuse lyrique. Discussion à quatre, avec petits apartés entre filles qui me plaisaient bien. Elle était belle, sensuelle, les yeux sombres. Et bisexuelle. Elle me glisse qu’elle a trouvée « charmante » ma « spontanéité » dans les vestiaires. Je regarde ses épaules, ses jambes, sa bouche. Puis mon homme propose d’aller nous délasser au jacuzzi. Ravis. On y va.
Jusqu’à ce moment-là, je ne m’étais jamais interrogée sur mon hypothétique bisexualité. J’ai toujours regardé les femmes dans la rue, sans doute plus que les hommes, parce je les trouve plus jolies. Plus jeune, dans les vestiaires des gymnases, j’aimais regarder les corps. J’ai encore aujourd’hui précisément en mémoire les courbes de deux de mes coéquipières de handball, au lycée. L’une des deux, ma meilleure amie à l’époque, avait d’ailleurs entre temps officiellement déclaré des penchants bisexuels, et avait eu une histoire avec une fille. Ça m’avait rendue un peu jalouse il est vrai, mais c’était de cette jalousie débile qu’on a parfois en amitié à ces âges là. Grande, brune, ronde et mate, elle était belle. Et drôle : elle avait ce côté cynique qu’on est heureux de croiser dans les adolescences difficiles. A la fac, on s’était éloigné mais quand je la revoyais, elle semblait cultiver ce côté « femme bisexuelle », cheveux très courts et attitude équivoque, notamment lors de soirées bien arrosées. Je m’étais prise au jeu une fois. Le principe était simple : une foule de rugbymen qu’on avait pris grand soin d’aguicher en amont ; et une musique pourrie sur laquelle on ne peut que se déhancher. L’alcool aidant, on s’était engagées dans un jeu des corps sous les yeux de bière des hommes accoudés. Elle s’approchait et s’éloignait en se trémoussant, passait ses bras autour de moi, me caressait les épaules et le cou, frottait ses fesses en me croisant. C’était un peu troublant par instants, mais c’était un jeu, et il m’amusait beaucoup. Je me souviens de cris de surprise du comptoir quand elle s’est approchée pour m’embrasser, avec la langue, un baiser profond auquel j’avais spontanément répondu. C’en était resté là, il ne m’était pas venu à l’idée d’en reparler ; j’avais classé l’événement au dossier des « égarements de fin de soirée », au milieu d’autres choses.
Paris, 2007. Quatre paréos tombent. Je la regarde alors qu’elle rentre dans l’eau du jacuzzi. Ils s’installent en face de nous, on se regarde un peu sourire, et je ne sais comment je me retrouve à faire un pas vers elle, puis deux et trois ; elle en fait un vers moi et on se rejoint face à face, nues, de l’eau jusqu’aux hanches. En tendant ma main vers cette épaule que j’avais longuement regardée tout à l’heure, je lui dit : « il faut me dire si je fais quelque chose qui ne te plaît pas ». ça a l’air d’une évidence pour elle, alors je lui caresse les épaules, le décolleté, la nuque. Dans mon souvenir de cet instant, il n’y a pas mon homme, ni le sien, juste sa peau, son regard. Et le velours de ces petits seins de femme que je caresse pour la première fois.
Quand on est habituée aux grands torses velus, ça fait un choc. Les corps que j’avais touchés jusqu’à présent étaient non seulement masculins, mais le plus souvent grands et costauds. Un homme, ça tient la route, on peut y aller, palper. Je découvrais-là, alors qu’elle n’était pas particulièrement petite ou mince, une fragilité corporelle que j’effleurais avec un plaisir nouveau et particulier. On s’est embrassé. Elle avait une petite langue timide, que j’allais chercher et caressais lentement ; je refermais la bouche, la regardais, et recommençais. Je laissais mes mains aller sur elle et lui caressais les cheveux. Je me remplissais de sa finesse et de sa douceur.
Je ne sais pas combien de temps ça a duré, je ne sais plus si nos hommes nous ont rejoint. Je me souviens m’être dit, après : et dire que les hommes ont tout ça entre leurs mains. C’est tellement petit et délicat, un corps de femme.
Puis on fait un tour au hammam. Chaque couple se donnait en caresses érotiques à son partenaire, puis je me suis retrouvée avec lui, et mon homme avec elle. De cet instant-là, j’ai cette image gravée en moi : mon homme la lèche, dans la buée, à genoux devant le banc sur lequel elle écarte les jambes, et elle me regarde d’une manière qui me fait comprendre qu’il lui fait ça plutôt bien.
La complicité masculine, quand elle naît, s’exprime oralement à travers des mots salaces visant le plus souvent à valider conjointement la qualité de grosse cochonne de la ou des femmes qui se trouvent là. La complicité féminine que j’ai connue parfois, rarement, elle, en est toujours restée à des regards qui se disent plutôt « t’as vu, pas mal, hein ? ».
Son homme s’occupait donc de moi, assez plaisamment d’ailleurs. Au bout d’un moment, je me suis relevée et me suis agenouillée devant lui pour honorer sa queue, d’abord de quelques coups de langue, puis d’une visite au fond de ma gorge. Il me plaisait lui aussi, un homme charmant et délicat, plutôt du genre mâle dominant. Il imprimait son rythme à mes mouvements, d’une main virile sur ma nuque. Eux deux n’avaient pas bougé. Elle gémissait. Visiblement, il lui faisait même ça très bien.
Enfin, on s’est isolés dans un coin câlin. Sans lucarne sur l’extérieur. Une intimité à quatre. Je me souviens d’elle à quatre pattes suçant mon homme, du sien à genoux et moi en train de goûter encore à sa queue, et puis surtout du moment où il l’a pénétrée. C’était beau, très excitant. J’ai approché ma tête, il a sorti sa queue luisante de mouille et me l’a mise dans la bouche, avant de la replonger là d’où elle venait. Enfin, j’ai voulu la goûter. Je lui ai embrassé le ventre, caressé la chatte avec les doigts, puis les lèvres avec ma langue. S’occuper d’une petite chatte est véritablement fascinant. Plusieurs textures et recoins, des lèvres grandes et petites, un petit truc chaud et sensible au milieu, une aventure. Je me suis souvent demandée ce que les hommes peuvent bien ressentir quand on prend soin de leur queue de telle ou telle manière. Là, la langue et les doigts au chaud, j’avais une petite idée de ce que ça faisait. Alors j’y ai mis une attention toute particulière. Toute la douceur qui m’avait manquée lors de ces cunnis maladroits ou trop appuyés que j’avais reçu si souvent, je me suis appliquée à la lui donner.
Puis on a du partir, l’établissement fermait. On s’est revus une fois à quatre lors d’une soirée « normale » avec des amis à lui. Ils se sont ensuite séparés. Elle, je l’ai revue trois ou quatre fois. Elle avait été étonnée de savoir que je ne me définissais pas comme bisexuelle, et qu’elle était la première femme avec qui j’avais eu une aventure. Selon elle, j’étais « carrément bi », il n’y avait aucun doute possible.
Ça m’avait fait réfléchir. Je n’avais jamais eu envie d’une femme avant elle, encore moins éprouvé un soupçon de sentiment amoureux. Je ne savais si j’aurais envie d’autres femmes par la suite. Et j’avais décliné la proposition qu’elle m’avait faite plus tard d’une nuit ensemble. Ça faisait pas épais tout de même, pour une femme « carrément bi ». Mais c’était comme ça, j’avais suivi mes envies ce soir-là et, en plus d’être devenue « libertine » la fois dernière, je me retrouvais « femme bi », dans le jargon. Allez savoir ce que ça veut dire.
Le regard de l’homme
Je savais donc qu’en ce lieu chaud et humide, les hommes pouvaient en avoir de très grosses et que s’il me plaisait de partager ma femme, il fallait, pour cela, mettre mon ego de côté.
J’allais apprendre qu’une autre femme pouvait être aussi une rivale et que si, en plus, elle était accompagnée d’un homme charmant et bien doté, cela pouvait tourner pour moi à la petite catastrophe, moi qui croyais toucher enfin aux rivages voluptueux du véritable libertinage : l’échangisme avec un couple.
Un couple ! quelle idée bête pouvais-je m’en faire d’abord ! j’y voyais une femme de plus pour ma virilité quand l’autre mâle devait rester dans l’ombre ou m’épauler.
Là j’avais une femme qui aimait les femmes et notamment la mienne. Je n’étais que son compagnon.
Là j’avais un homme qui avait tout d’un lion mature sûr d’une conquête de plus. Je n’étais qu’un novice.
Au moins croyais-je pouvoir initier la chose, ma douce moitié me laisserait leur offrir son corps et je gagnerais pour cela, outre le plaisir qu’elle se fasse baiser par une femme, un petit droit de cuissage sur l’autre femelle. Or, qu’elle ne fut pas ma stupéfaction de voir, dans les remous du jacuzzi, cette douce moitié, d’elle-même, sans un mot, quitter mes lèvres pour la donzelle que je convoitais, qui lui ouvrit ses bras, et son homme, sans permission aucune, d’enlacer mes deux femmes !
Mon ego avait bien fondu : ma douce moitié aimait les femmes, je ne le savais pas ; ce couple n’avait pas d’envies pour moi, j’en étais maintenant sûr. Mais c’était excitant de les voir ainsi emmêlés et mon orgueil prit le relais : à coup de langue et de caresses, je me ferai bien une place entre vous !
Le mélange donc de prendre, et j’en étais ou en tout cas j’essayais de suivre. Mais je n’étais pas au bout de mes peines. On fila au sauna. Cette fois la donzelle bisexuelle n’était que pour moi, je l’attaquais mais toutes mes tentatives pour dresser mon membre s’évanouirent dans les vapeurs d’eucalyptus. On s’échoua enfin dans un coin câlin et comme si ma faiblesse n’était pas assez humiliante, voilà que l’autre mâle, pourtant plus âgé, exhiba une énorme et vigoureuse queue, et que, fort de son bâton de maréchal, prit les commandes de notre petite sauterie. Je fus condamné à jouer les seconds rôles, je compensai comme je pouvais avec mes mains, ma douce moitié comprit et vint me faire du bouche à bouche ; mais rien n’y faisait, je désespérais, je m’isolais, je les jalousais. La situation aurait pu même devenir pénible si la fermeture matinale des lieux ne m’avait sauvé.
Fin de l’échange et début d’un vrai partage avec ma belle. Nous avons parlé, nous nous sommes aimés, nous avons baisé. Elle avait été magnifique dans la vision de son corps ainsi partagé et dans le don de son âme qui ne m’a jamais abandonné. Et moi ? De cette soirée, me restent des images brûlantes qui pimentent encore mes désirs mais aussi des peurs : n’est pas libertin qui veut, et peut-être ne le suis-je pas ? sûr que je suis un invivable narcissique mais peut-on délier la queue et l’ego ?
