Parmi la masse de saints commandements que nous ont légués à peu près tous les corpus religieux connus, l’un revient à peu près systématiquement (c’est facile à trouver, en général c’est juste après « Tu ne régleras pas tes problèmes existentiels en décapitant ton prochain à coup de pelle ») : Tu ne nourriras pas de pensées impures en posant les yeux sur une femme avec laquelle tu n’es point engagé par les liens du mariage. Ou encore : dégage minus, la gonzesse là, elle est à moi, j’ai dis preums.
Même dans les sociétés où la polygamie est prescrite ou acceptée, il est généralement très mal vu de lorgner sur la pelouse du voisin, si je puis me permettre cette image hardie bien que bucolique. Allez comprendre pourquoi. La première hypothèse qui vient à l’esprit serait d’y voir une survivance d’un très vieil instinct de possessivité animale : c’est moi le chef de la meute puisque je suis plus fort que vous tous et que je peux donc choisir la femelle que je souhaite pour copuler, même que je vais me choisir la plus gironde, forcément, et que si vous n’êtes pas content, c’est ma patte dans la gueule. D’un point de vue darwinien, la chose est plutôt bien pensée : pour faire le « meilleur » bébé, donc celui le plus apte à survivre, il convient de choisir les « meilleurs » parents, donc les plus beaux et les plus forts (en effet, l’évolution des espèces telle que la conçoit Darwin n’avait sans doute pas prévu l’invention des lunettes, qui permettent à des bigleux dans mon genre de survivre au-delà de leur septième année, et de la livraison de pizza à domicile, qui permet à des paresseux bedonnants dans mon genre de passer l’hiver sans perdre de graisse ni d’entrain – normalement, dans la logique de l’évolution, un gars comme moi devrait être mort depuis longtemps, tellement je suis physiquement peu adapté au monde tel qu’il va). D’un point de vue darwinien, certes, mais du point de vue du pratiquant du sexe extensif, c’est encore mieux penser. Limiter son champ des possibles sexuels à un certain nombre de membres d’un seul sexe est une manière simple de limiter ce que ces fichus cuistres de psys ricains ont appelé « coûts d’opportunité ».
Comme je viens de balancer une terminologie barbare, que même une chatte n’y retrouverait pas ses petits, alors je ne vous parle même pas d’une bite, je me permets de développer quelque peu, dans le but d’une part de clarifier mon propos, d’autre part d’arriver à peu de frais à la barrière fatidique des huit mille caractères qui signifie que je suis arrivé au bout de cette chronique et que je peux retourner regarder Drucker à la télé, y’a Arielle Dombasle. Ou Carla Bruni. Ou Arielle Dombasle. Ou Carla Bruni.
A la fin du siècle dernier, deux psychologues américains (Sheena Iyengar, de l’Université de Columbia, et Mark Leeper de l’Université de Stanford) ont imaginé l’expérience suivante : un panel de cobayes se voyait offrir une boîte de chocolat parmi six boîtes différentes. Si les participants le désiraient, ils pouvaient aussi ne choisir aucune des boîtes, et repartir alors avec une somme d’argent équivalente. Un deuxième panel devait, de son côté, choisir entre trente boîte de chocolat différentes (en conservant la possibilité de repartir avec la même somme d’argent). Les résultats furent très tranchés : la plupart des membres du premier panel choisirent de repartir avec une des six boîtes de chocolat, tandis que la plupart des membres du second panel choisirent de repartir avec la somme d’argent. Comment l’expliquer ?
C’est ici qu’interviennent les fameux « coûts d’opportunités ». Lorsqu’un individu opère un choix entre plusieurs éléments, il projette en imagination ce que tel ou tel autre élément va lui rapporter de beau, de bon et de jouissif. Dans l’exemple des chocolats, il imaginera le fondant du praliné de l’un, la liqueur de l’autre, l’amertume du troisième etc. Il conserve donc en esprit les bons côtés de l’élément qu’il choisit, mais également ceux des éléments qu’il abandonne. Ce qui provoque l’hydre majeure de l’homme du siècle, le maux de tous les maux du XXIe siècle et des suivants : de la frustration. Or, lorsque les choix sont limités, la frustration est minime (ici dans le cas des cinq boîtes) ; lorsque le choix est fait parmi trente options, il n’y a plus quatre mais vingt neuf pertes déchirantes, et donc beaucoup plus de frustration potentielle. Et c’est pour cela que l’individu rejette cette charge de frustration et refuse de choisir.
En bref, plus le champ d’une offre est étendu, plus les coûts d’opportunité sont élevés, et plus l’insatisfaction est importante. Remplaçons les boîtes de chocolat par autant de partenaires sexuels et nous comprenons aussitôt l’intérêt psychologique qu’il y a à exclure d’emblée du champ des possibilités niquatoires toute une frange de la population, celles des gens mariés. Imaginer que l’on peut choisir son partenaire sexuel parmi l’ensemble des femmes du monde entier n’est qu’une pratique auto-masochiste particulièrement perverse : non, monsieur R., on ne peut pas faire l’amour au monde entier, et ce n’est vraiment pas la peine de se faire du mouron pour si peu. La situation est la même que celle du zappeur devant sa télévision par satellite – 300 chaînes, internet illimité et téléphone vers le monde entier (sauf que personne ne pense vraiment que disposer d’un bouquet de 300 est moins bien que de recevoir les bonnes vieilles six chaînes hertziennes – alors que tout le monde devrait, ça ferait méchamment chier les vendeurs de bouquets TV, en plus). Un choix plus étendu est, dans une certaine limite, une bonne chose, mais voilà : personne ne se demande ce qu’il se passe une fois la limite franchie.
Voilà pourquoi limiter la population cible de son désir sexuel est une bonne chose : en limitant le champ des possibles, on limite du même coup la frustration potentielle. Et que la femme du prochain reste où elle est, ce n’est pas à nous de nous faire piétiner la psyché en pensant à toutes les femmes de nos prochains que nous n’aurons jamais (à part quelques-unes), nous nous faisons déjà bien assez de mal en pensant à toutes les femmes disponibles que nous n’aurons jamais (à part quelques-unes).
Bon, sinon, c’est pas tout ça, mais vous comprendrez qu’après tant de ratiocinations vaseuses qui ont donc, de toute évidence, échouées à me convaincre de quoi que ce soit, je sois pris de la brusque et impérieuse envie d’aller passer mon dimanche après-midi à draguer l’honnête mère de famille, à faire dévier du droit chemin la prude épousée, à pervertir la bien-aimée du Seigneur son Dieu, à catapulter la chaste femme au foyer dans les affres de l’adultère sordide, à orgasmatouzer la morne vie quotidienne de la pieuse matrone de Paris ou d’ailleurs.
Ou pas.
Et c’est ça qui est bien.
