« Un amour sans merci », c’est une histoire de cul ? Une histoire de SM ? Une histoire d’amour ? Une histoire de quête introspective ? Une histoire de quoi ?

C’est l’histoire déraisonnable d’un homme de 44 ans qui s’éprend d’une jeune femme qui pourrait être sa fille, elle a en effet 23 ans au moment de leur rencontre, et qu’il aime parce qu’il la voit comme l’incarnation même de la totalité de ses désirs. Et ce malheureux, qui a pourtant lu Proust et qui sait par cœur son Amour de Swann, qui d’ordinaire est un esprit fort, suffisamment adroit pour déjouer les illusions et les mirages d’une société de l’information fondée sur l’empire du simulacre et le règne des objets, va faire les frais, faute de distance et de lucidité suffisante, d’une passion qui n’en est une que par la rhétorique de son discours.

Ce récit met surtout l’accent sur la difficulté, pour ne pas dire la quasi impossibilité de la relation amoureuse.

Comme les protagonistes ont une sexualité sadomasochiste, le livre évoque cette communauté émergente et décrit quelques-unes des pratiques qui y ont cours. Il n’est pas pour autant un document, encore moins une enquête sociologique.

Certains trouveront l’ouvrage sulfureux, d’autres aimeront son caractère érotique, et ici et là transgressif. Comment pourrait-on parler d’amour en faisant l’économie du sexe et du jouir ? L’amour ne se fait-il pas dans des draps, avec de la sueur, du sperme et de la cyprine ?

Ce faisant, j’ai construit la trame narrative en entremêlant deux voix : celle du narrateur qui s’en tient aux faits, et celle plus en retrait de cet homme qui, en se remémorant sa débâcle, s’efforce de la comprendre et de l’analyser.

Vous empruntez beaucoup au vocabulaire psychanalytique. Est-ce un postulat stylistique, ou l’écriture naturelle de l’écrivain (analysé ?) que vous êtes ?

Je ne suis pas analysé. Je n’ai jamais été analysant. Je n’ai pas fait d’analyse. Mais je lis de la psychanalyse et m’y intéresse depuis la fin de mon adolescence. J’étais en Terminale quand j’ai eu l’occasion de rencontrer Marc Soriano qui avait remarquablement commenté les contes de Perrault. Je me souviens d’un déjeuner en sa maison du bassin d’Arcachon durant lequel il s’était adressé à nous, les amis de l’une de ses filles, pour nous conseiller de tout oublier de nos études et de nos lectures, mais de ne jamais tourner le dos à Marx et à Freud. Nous avions pris de haut cet homme, qui avait pendant des années travaillé aux Lettres françaises, le jugeant assagi et rangé. Quelque temps plus tard, j’ai beaucoup fréquenté Althusser, pour des raisons politiques, mais il m’est souvent arrivé de discuter avec lui de Lacan et de la psychanalyse. En fait, voilà trente ans que je m’efforce de me comprendre, sachant que je suis agi, le plus souvent, quand je crois agir.

Ces références à la psychanalyse ne relèvent donc pas d’un procédé d’écriture. Elles participent d’une grille d’interprétation du monde et des êtres qui requiert une permanente lecture symptomale des rapports dans lesquels nous sommes pris.

En rédigeant Un amour sans merci, j’avais en tête de trouver la langue, le style, qui me permettrait de dire l’amour et le sexe aujourd’hui. Pas dans la langue de Proust, que j’admire, mais qui n’est pas la langue que nous parlons désormais, ni pour communiquer ni pour nous aimer. Je n’ai pas cherché à écrire un livre susceptible d’échauffer les sens et l’esprit du lecteur. Certains passages sont érotiques, voire pornographiques, mais c’est avant tout un livre de littérature. Evidemment, les choses étant ce qu’elles sont dans cette société d’apparence, l’ouvrage est au rayon « érotique » des librairies. Je m’en amuse : Un amour sans merci côtoie ainsi Un roman sentimental d’Alain Robbe-Grillet…

En complément de ce « cadre psychanalytique », votre histoire évolue dans un « cadre littéraire » omniprésent, en l’occurrence celui du surréalisme, spécialité du professeur d’université et de son étudiante qui forment le couple amoureux du livre. Pourquoi cadrer ainsi votre récit ?

D’abord, parce que l’histoire vécue par le narrateur avec Tristars, son étudiante, s’est déroulée sous ces ors. Et qu’il a cru que cette jeune femme serait dans sa vie ce que Nadja avait été pour Breton, la survenante.

Ensuite, en tant qu’auteur, et en tant qu’homme,- je laisse momentanément de côté l’universitaire qui a consacré pas mal d’énergie à l’étude de l’œuvre de René Crevel -, je suis particulièrement sensible à une conception de l’art et de la littérature en rapport direct avec l’existence.

Vous savez, à 50 ans comme à 20 ans, je suis de celles et de ceux qui se reconnaissent dans le poème d’André Breton : « Plutôt la vie… » C’est mon « programme ». C’est à cette aune que j’appréhende la production littéraire et artistique.

Vous vous référez aussi à plusieurs reprises à Houellebecq, et de fait, la fille jeune et fraîche qui échappe inexorablement à l’homme vieillissant qu’incarne votre héros évoque beaucoup l’amour tragiquement dépeint dans « La possibilité d’une île ». Le si décrié Houellebecq est-il une référence que vous revendiquez ?

Le lien de parenté entre Tristars dans Un amour sans merci et Esther dans La possibilité d’une île est bien plus grand que ce que l’on pourrait imaginer. Mais… Je suis rentré des Etats-Unis en mai 2005 avec le premier jet de mon récit. Houellebecq n’avait pas encore publié son roman. Quand je l’ai lu, j’ai constaté que ses analyses concernant notamment la jeunesse recoupaient ou convergeaient avec mes propres vues. Comme j’ai quelques défauts, j’en ai retiré une certaine satisfaction…

Mais je reviens à votre question.

Je lis Houellebecq, en effet. Et je trouve que cet écrivain a le mérite d’avoir une ambition, celle de contribuer à ce que la littérature française renoue enfin avec l’Histoire et du même coup avec ce qu’il était convenu d’appeler jadis « la Grande Littérature »… Houellebecq n’a pas peur des livres qui dérangent, il veut déranger avec les siens. Alors j’applaudis !

Je ne m’inscris pas pour autant dans son esthétique. Encore moins dans sa philosophie. Accordez-moi le droit de saluer un écrivain, la hardiesse de son questionnement, sans devoir pour autant adhérer à sa vision du monde… J’ai passé, heureusement, l’âge de l’adhésion !

A titre d’anecdote, comment pourrais-je me reconnaître dans ce que Houellebecq peut énoncer du sadomasochisme ? Sa description du défunt « Bar-Bar » dans Les Particules élémentaires est loin de faire l’apologie de ma sexualité Je m’en fiche parce qu’au moins ces livres donnent à penser sur l’épuisement du désir en Occident, la farce de l’amour, le devenir incertain d’une humanité en proie aux bio-technologies, etc. .. Je regrette juste que ces dernières semaines, en participant avec BHL à la promotion de leur livre d’entretiens, il n’ait jamais cru bon de faire entendre qu’il n’était pas dupe du cirque médiatique auquel il se prêtait avec son compère…car… enfin… Houellebecq écrivain maudit… cela fait sourire… mais je me trompe peut-être… il se pourrait qu’il ait, comme Céline, une ficelle en guise de ceinture pour tenir ses pantalons…

Comme Houellebecq dans « La possibilité d’une île », vous évoquez à la fin de votre texte la Lolita de Nabokov. Votre Tristars est-elle une Lolita de plus dans l’histoire de la littérature ?

Si Tristars est une Lolita de plus, c’est déjà pas mal du tout… Le compliment n’est pas mince. Même si je me suis longtemps demandé ce que je pouvais dire de plus que Nabokov ou Philip Roth en la matière… Allez, je me « lâche » : j’aimerais que Tristars ait sa propre vie et qu’elle existe par elle-même.

Quelle est la part autobiographique de votre histoire ?

Sous réserve des limites du genre (la difficulté ou l’impossibilité à dire le « vrai »), Un amour sans merci n’est pas un roman mais un récit. Je n’ai pas projeté une part de ma vie dans la déroute que connaît mon narrateur, je me suis efforcé de raconter l’histoire d’amour dans laquelle je me suis embraqué de décembre 2000 à avril 2003.

Si vous voulez classer et identifier mon ouvrage, il ressort de l’écriture de l’intime. Et comme j’ai parfois de la suite dans les idées, je soutiendrai qu’il est un récit de vie. Un récit de vie ne mimant pas ceux de Breton, mais qui a été conçu et élaboré en vue de donner une forme contemporaine au genre (si genre il y a). Vous avez remarqué, n’est-ce pas, que Georges Sebbag, dont l’ancrage dans le surréalisme n’est plus à démontrer, a été mon premier lecteur. Le livre lui est d’ailleurs dédicacé.

Alexandre Gamberra est votre « nom d’écrivain » ; sans aller jusqu’à révéler votre nom civil, quel est votre métier, votre fonction originelle si vous n’êtes pas écrivain. Bref : qui êtes vous ?

Je ne me nomme pas Gamberra à l’état-civil, c’est vrai. J’ai pris un nom d’écrivain pour signer ce livre. Pas un pseudonyme, mais un nom d’écrivain. N’oublions jamais que Philippe Sollers et Christine Angot ne se nomment pas ainsi à l’état-civil…

Est-ce que je me cache derrière Gamberra. Je ne le crois pas. Juste avant de signer le contrat que me proposait mon éditeur, Thierry Plée, la jeune femme qui était alors ma compagne m’a demandé d’opter pour cette solution afin de la protéger, elle. J’ajoute que j’ai un fils de 14 ans et que j’aimerais bien qu’on le laisse tranquille, qu’on n’aille pas l’importuner en l’interrogeant à propos de son père.

C’est une première raison.

Il y en a une seconde : depuis la sortie du livre, j’ai pris goût à me glisser dans les habits de l’écrivain… A l’université où j’enseigne, cela me permet non pas de cloisonner ma vie mais de bien distinguer le travail de l’universitaire, de ma vie privée, de mon travail d’écriture… Maintenant je ne cache pas que j’écris… que je suis publié… Et ma vie ? Je ne suis pas au centre des préoccupations de mes collègues et de nos étudiants, mais celles et ceux qui veulent savoir, savent… Pour les uns, je ne suis guère fréquentable, pour les autres, je fais passer un vent nouveau dans une institution plutôt percluse de rhumatismes et de préjugés. Les thèmes de mes colloques et de mes publications universitaires, les invités que je reçois me marginalisent dans le paysage universitaire français. Il faudrait le déplorer. Je m’en arrange. Ni dans ma vie ni dans mon travail je ne suis dans la dissimulation. Et le narrateur d’Un amour sans merci n’est pas un leurre : je suis bien universitaire, en poste dans une ville française, où j’enseigne la littérature contemporaine, les avant-gardes artistiques, les questions relatives aux représentations du corps, des sexualités et des genres en arts et dans la littérature, les littératures noires d’expression française… Si vous me « googler », vous trouverez aisément mon identité. Mais est-ce l’essentiel ? A mes yeux, ce qui est déterminant, c’est de savoir si Un amour sans merci est un bon livre, bien écrit, et portant un regard décapant sur notre monde et nous-mêmes…

Ce livre doit-il être considéré comme un manifeste pour l’amour SM ? Ou à défaut, comme un point de vue militant sur la question ?

Vous y allez vraiment fort ! C’est entre 15 et 25 ans que j’ai milité. Aujourd’hui, non ! quelle idée ! Un manifeste, un point de vue militant ? En aucune façon. Je pense que la société française, jacobine et républicaine, est en pleine mutation et que son avenir passe par les communautés. Ce futur ne m’effraie pas. La communauté BDSM est en train de se constituer. Timidement. Dans la confusion. Dans la parodie. Mais le mouvement est lancé. Si cela permet à des milliers de femmes et d’hommes de mieux vivre, je m’en réjouis par avance. Et sans la moindre réserve. Mais là n’était pas le but de ce livre. Je ne verse pas dans le prosélytisme et mon propos n’est pas de « convertir » quiconque à la sexualité SM.

J’ai écrit Un amour sans merci parce qu’un tournant s’est opéré dans ma vie et que j’ai trouvé ma voix. A 20 ans, à 30 ans, j’ai essayé d’écrire et j’ai trouvé ces tentatives si dérisoires que j’ai tout balancé. Un soir d’été, en 2003, au Sélect (je n’y peux rien, c’est ainsi) une amie, l’écrivaine Judith Brouste, a déclenché en moi le processus d’élaboration. Je l’ai écoutée. J’ai commencé à consigner sur mon ordinateur mes premières réflexions, des bribes de récit, et il m’a semblé que, pour la première fois, ce que j’écrivais « tenait »… La suite a été simple. Quand je me suis trouvé au Texas pour un Faculty Exchange Program, j’étais dans les conditions idéales pour écrire. C’est donc dans la Rio Grande valley qu’est né Un amour sans merci.

Que différencie « Un amour sans merci » d’un autre livre sur le SM ?

Je vous répondrai sans hésiter la figure du « Maître » : dans tous les livres SM que je connais,- j’en ai lu beaucoup -, le « Maître » apparaît comme un être raide comme la statue du Commandeur qui précipite Don Juan aux enfers… C’en est une caricature… Je ne peux pas m’y reconnaître. Aussi n’ai-je pas besoin de m’abriter derrière Gilles Deleuze et son texte sublime consacré à Sacher-Masoch et à sa Vénus à la fourrure pour avancer que le « Maître » n’est pas, n’est jamais celui qui dirige… Il est instrumenté par la soumise laquelle induit ses désirs et ses rêves. J’adore Histoire d’O – une si belle écriture – mais, excusez-moi, je n’ai pas beaucoup rencontré d’individus pouvant prétendre s’identifier à Sir Stephen. Ou alors ils avaient perdu le sens de la réalité…

Le narrateur d’Un amour sans merci est un « Maître » qui exige, dresse, corrige, punit… et que son amoureuse dupe, retourne, manipule… et qui pour échapper à la folie, sans doute à la mort volontaire, doit recourir à la camisole chimique…

Je ne sais ce que vous en pensez mais je suis enclin à croire que la force de mon livre réside dans ce parti-pris de dévoiler la fragilité du « Maître », c’est-à-dire son humanité.

Vous êtes sélectionné pour le Prix Sade qui sera remis le mois prochain. Vous êtes heureux ? Flatté ? Avez le trac ?

Je mentirais si je ne reconnaissais pas que je suis heureux que mon livre figure dans la Sélection du Prix Sade 2008. C’est mon premier livre, personne ne connaît Gamberra, la presse ignore Un amour sans merci depuis sa sortie fin mai. Et voilà que le livre est sélectionné par le jury du Prix Sade ! Vous allez rire : dans mon travail d’universitaire, pour mon plaisir de lecteur, je connais et lis les travaux et les ouvrages de Guy Scarpetta…

Et il se trouve qu’Un amour sans merci, ce récit publié chez un petit éditeur dont la maison n’a que trois ans d’existence, est sélectionné au même titre que le livre de Scarpetta !!! je laisse le soin aux imbéciles de s’entêter à présenter mon livre comme un ouvrage « érotique »…

Je suis donc heureux de cette sélection. Elle confirme ce que plusieurs ami(e)s – de bons lecteurs, des écrivains – m’avaient confié : le livre « tient »…

Et maintenant ? J’évite de spéculer. J’ai la conviction qu’Un amour sans merci tient un discours et présente une écriture dont l’économie correspond à merveille avec l’esprit du Prix Sade, en l’occurrence un attachement indéfectible à la liberté. C’est en vertu de ce principe que je m’efforce de me conduire, c’est en fonction de cette exigence que je veux continuer d’écrire.

Pour autant, j’en remets au Jury. La décision lui appartient.

Quelque chose à ajouter ?

Oui, d’abord je vous remercie, très sincèrement, pour l’intérêt que vous voulez bien porter à mon livre et à ma personne.

Ensuite, je voudrais dire mon affection et ma reconnaissance envers l’écrivaine Marie L., ma petite sœur spirituelle, qui a toujours cru à ce livre et ne cesse de m’encourager.

Et enfin, à travers vous, j’envoie des pensées trempées d’amour « carmin » à Anaïs (qui se reconnaîtra).


Une réponse à “Interview d’Alexandre Gamberra, octobre 2008”

  1. seikhe dit :

    je vais voir une fille

Laisser un commentaire

L'interview du mois Interview d’Alexandre Gamberra, octobre 2008 Par Monsieur R. Novembre 2008Tags :