A l’occasion de la diffusion le 18 décembre prochain du documentaire « La bisexualité, tout un art ? » à 22h25 sur Arte, nous avons posé quelques questions à Laure Michel, son auteur et réalisatrice.

Laure Michel et Eric Wastiaux, réalisateurs du film « La bisexualité, tout un art? »
Comment en vient-on à réaliser un documentaire sur la bisexualité ?
Au départ j’avais écris un dossier pour Technikart, magazine de presse avant-gardiste qui avait traité souvent d ‘homosexualité mais pas de bisexualité dans ses pages. J’avais observé autour de moi la complexité des relations humaines et j’avais depuis longtemps la sensation que l’homosexualité n’était admise que dans la mesure où les homosexuels étaient casés dans un « camp », avec une idée simpliste : « ils n’ont pas le choix donc on les accepte comme çà ». Quand on regarde la société en évitant les filtres, les simplifications, l’hypocrisie, on s’apperçoit très vite que de nombreuses personnes, au fond d’elles mêmes, ne sont pas aussi déterminées dans leurs attirances sexuelles ou affectives. Et la vie réserve parfois de sacrés surprises ! En menant l’enquête pour Technikart, j’ai réalisé que la bisexualité avait une portée bien plus large que la simple question de pouvoir aimer à la fois les hommes et les femmes. Tous mes amis, mes collègues, tout le monde autour de moi avait une vraie réaction lorsque j’évoquais mes recherches pour Technikart. Passion, incompréhension, appréhensions, révélations, j’ai senti que la bisexualité était une question cruciale. Un sujet comme celui là révèle bien des choses sur notre incapacité fondamentale à penser de manière nuancée. Les vieux schémas sur ce que doivent être des relations d’amour sont tenaces et peu d’entre nous parviennent à se libérer des idées reçues pour jouir d’un véritable libre arbitre. A une époque et dans un milieu où l’homosexualité semble de plus en plus admise, et dans laquelle nous sommes supposés choisir notre vie sentimentale et sexuelle, il m’est apparu qu’en réalité nous étions toujours aussi peureux, pleins de tabous et assez peu épanouis. En prenant du recul, en réfléchissant sur ce que nous avions fait depuis la révolution des années 70, il m’a semblé évident que la bisexualité posait absolument la question de notre évolution et de nos mentalités. Comme je travaille depuis longtemps comme journaliste pour la télévision, j’ai décidé de m’investir dans un projet long, qui permettrait de poser des questions et de donner la possibilité aux telespectateurs de réfléchir autrement. Un documentaire était donc la forme idéale et Arte la chaîne adaptée pour un film qui se veut subtile, nuancé et libéré de toute presion morale. J’ai ensuite proposé à mon compagnon, Eric Wastiaux, lui même réalisateur, de se joindre au projet car il m’a semblé intéressant de confronter deux points de vue et sage d’y réfléchir longuement à deux.
Votre film est-il journalistiquement neutre ou cache-t-il une dimension militante, ou à défaut prosélyte de la bisexualité ?
Je ne pense absolument pas que tout le monde soit un bisexuel « caché », ou doive faire l’expérience d’une relation qui ne lui semble pas naturelle. Mais je milite en général pour une véritable ouverture d’esprit. Je crois que c’est aussi le rôle des journalistes, de montrer le monde dans sa complexité et sa richesse et de permettre à chacun de prendre conscience de ce qui détermine notre manière de penser la société. Mais la bisexualité n’est qu’un exemple. J’ai bien d’autres sujets en réserve qui me semblent tout aussi importants.
Les personnes qui témoignent dans votre film sont principalement des célébrités. Pourquoi ne pas avoir plus donné la parole aux anonymes ?
Ce ne sont pas des célébrités mais des artistes. Et il y a aussi des anonymes dans le documentaire. Je travaille depuis longtemps dans l’univers de la culture et il m’a semblé intéressant de montrer aussi comment l’art participe à notre vision du monde et à faire changer les mentalités. La plupart des artistes de ce film ne sont pas des « people », mais des personnes signifiantes de notre environnement intellectuel. C’est surtout leur regard sur la société qui m’a intéressé, et je trouvais qu’ils mettaient en relief le sujet grâce à leurs oeuvres. Eux même, en tant qu’individus, ont, je trouve, donnés des éclairages intéressants car ils portent un regard distancié. Frédéric Beigbéder, par exemple, incarne l’hétérosexuel per essence mais a beaucoup écrit sur les difficultés et les échecs des relations sentimentales d’une certaine génération. Eric Dahan pour citer un autre exemple est un véritable observateur du monde contemporain, et a une réflexion philosophique poussée sur ce qu’il appelle « le théâtre des mutations de l’espèce humaine »
Bien que donnant la parole à des gens connus, vous avez laissé sous silence une certaine tendance actuelle à peopolisation marketing de la bisexualité (Madonna, Lindsay Lohann, etc). Pour quelle raison ?
Si j’avais eu l’occasion d’interviewer Madonna ou Lindsay Lohann à ce sujet je l’aurais fait avec grand plaisir. Mais je ne voyais pas l’intérêt de citer en exemple des artistes dont je ne connais pas le point de vue réel sur la bisexualité. L’exemple est intéressant car ce sont des femmes sexy, et il ya une idée recue très mysogine qui consiste à laisser croire que la plupart des femmes seraient « sexuellement » bisexuelles. Un fantasme masculin très largement véhiculé, entre autres par les films pornographiques. Dans le film, il ya un psychologue qui donne une interprétation intéressante là dessus.
Pourquoi avoir opté pour un tournage international entre Paris, Berlin, Québec… ?
Les Etats-Unis étaient précurseurs pour tout l’aspect miltant associatif. Berlin est intéressante car très libérée sexuellement (soirée Kit Kat … ). Il était impossible de mener une enquête mondiale alors j’ai fais le choix de quelques pays représentatifs de notre environnement à nous, l’Europe, les Etats-Unis, le Canada. Avec un héritage socio-culturel relativement similaire par rapport à la bisexualité. Mais pourquoi pas un second documentaire en Asie, çà serait intéressant avce l’héritage bouddhiste et le point de vue des Tibétains, des Thaïlandais… mais là il faudrait 2 ans d’enquête supplémentaire. Le Brésil aussi pourrait être pasionnant. Il existe des cas de bisexualité dans certaines tribus africaines mais ces pratiques disparaissent avec l’Islam. Mais tout celà est loin culturellement pour ceux qui regardent la télévision française. J’avais envie que le film montre une réalité proche de ceux qui allaient regarder le film. Et en même temps c’est une réflexion sur l’humain, impossible donc de se limiter à la France.
Quel degré de liberté éditoriale vous a laissé Arte ?
Une grande liberté. Dès le départ nous avons proposé le projet aux personnes qui s’occupent des documentaires culture. Il était donc convenu de donner la parole à de nombreux artistes et de montrer des extraits de films, des clips, de la photo, des livres etc. Mais sur un sujet aussi tabou et susceptible de choquer, nous avons pu aborder tout ce qui nous semblait important.
Quels sont les éléments que vous avez du sacrifier et exclure du montage final avec le plus de regret ?
Des nombreux témoignages de personnes pasionnantes mais qui au final se répétaient un peu les unes et les autres. Et il aurait été intéressant de pouvoir développer la questions de la pornographie et des représentations qui en découlent. Le fait par exemple que les femmes n’aient que très rarement accès à des images d’hommes fesant l’amour. Comment évolueraient les fantasmes féminins si tel était le cas ? Mais si, en prenant cet exemple, nous n’avons pas pu développer ce thème, ce n’est pas parce qu’il y aurait eu « censure » mais par manque de temps, le film ne dure que 56 mn et il y a tant à dire…
Que comptez-vous faire de ce film après sa diffusion sur Arte ?
J’espère que nous pourrons en faire un DVD. Et puis le montrer autant que possible dans des festivals mais c’est ce que souhaitent tous les réalisateurs.
Question subsidiaire: le désopilant professeur Rollin québecois (croisé à un Deschiens) qui donne des cours de bisexualité à Montréal avec son marqueur et son paper-board, vous l’avez déniché comment ?
Michel Dorais, je l’ai trouvé sur internet lorsque je fesais mon enquête sur Technikart car il a écrit plusieurs livres sur le sujet. J’ai vu sur internet qu’il donnait des cours. Je l’ai appelé et interviewé à l’époque pour Technikart et je l’ai trouvé passionnant.
Quelques images tirées du film…
Alex Beaupain, un bisexuel qui s’assume.
Yelle et ses musiciens, bisexuels qui ne s’assument pas encore, mais ça ne saurait tarder.
Cameron Mitchell, bisexuel de circonstance qui s’assume quand même plus volontiers homo après avoir goûté de la chatte.
Le communiqué de presse
La bisexualité : tout un art ?
jeudi 18 décembre à 22.25 sur ARTE
Un documentaire de Laure Michel et Eric Wastiaux
Coproduction : ARTE France, BFC Productions (2008, 56mn)
40 ans après la révolution sexuelle, de plus en plus de personnes disent qu’ils ne sont pas définitivement hétérosexuels, ou résolument homosexuels. Ils se définissent comme bisexuels ou du moins assument leur attirance pour les deux sexes, aussi bien sur le plan sentimental que sur le plan sexuel. Une réalité qui pourrait concerner la majorité d’entre nous : et si nous étions tous inconsciemment bisexuels ?
A Paris, Berlin, New York, San Francisco ou encore Montréal, les auteurs réalisateurs de ce documentaire ont rencontré des bisexuels, des chercheurs, des artistes qui s’intéressent à ce sujet.
En France, les écrivains Philippe Besson, Frédéric Beigbeder et Emmanuel Pierrat, les chanteurs Alex Beaupain et Yelle, le dessinateur de BD Riad Sattouf, les journalistes Eric Dahan et Didier Varrod, l’acteur de films X Titof témoignent de la place de la bisexualité dans leur œuvre ou dans leur réflexion sur la vie. En Allemagne, le créateur de mode Wolfgang Joop et la chanteuse sexy Luci Van Org se livrent. Aux Etats-Unis, ce sont les cinéastes John Cameron Mitchell (réalisateur de Shortbus) et l’auteure féministe Jennifer Baumgardner qui s’expriment.
Tous sont en plein questionnement sur l’évolution de notre société et certains contribuent à la reconnaissance de cette identité. Sans pouvoir parler pour autant d’une véritable culture bisexuelle, leurs œuvres sont le reflet de ces histoires d’amours qui dérangent.
Ce film est un voyage au delà des barrières sexuelles, à travers le prisme de l’art.
