L’automne est la saison des poètes – et je m’en voudrais de la troubler en noircissant quelques feuilles même pas mortes, même pas fauves, qui appellerait votre attention sur un trouble sexuel particulièrement vertigineux et / ou morbide (la nécrophilie en parachute, par exemple). C’est pourquoi je serai aujourd’hui particulièrement léger, presque printanier (un comble, n’est-ce pas) et que j’honorerai à ma façon l’obsession novembriste des écrivains romantiques par un sujet à leur mesure : la sidérodromophilie. La quoi ? Attendez, vous allez voir.

Un peu d’étymologie pour les nuls : la sidérodromophilie est un néologisme hellénisant qu’on découvre au tournant des XIXe et XXe siècle. Pour aller vite, sidérodromo + quelque chose, c’est le qualificatif scientifique pour tout ce qui se rapporte au train, au chemin (dromo) de fer (sidéro). C’est plus clair, non ?

A l’origine, la sidérodromophilie se rattache principalement à l’inspiration érotique contenue dans la trépidation régulière des wagons sur les rails. Aujourd’hui, on constate que la plupart des constructeurs ferroviaires s’accordent à vouloir réduire au maximum lesdites trépidations – preuve s’il en est de la tentation aseptisée de l’époque moderne. Il ne vient à l’esprit de presque plus personne de tourner un bon vieux film pornographique ou de charme (sic) dans un TGV ou un InterCity. Le Corail s’y prêterait déjà mieux. J’ai le souvenir, notamment, d’une masturbation réciproque dans un Paris-Marseille de l’époque pré-TGV qui valait son pesant d’abonnement Fréquence – mais passons…

La sidérodromophilie est plus tentante dans un compartiment. La disparition progressive de ceux-ci est encore une manière de contraindre notre érotisme à quelques rituels dépourvus d’imagination – et surtout le signe d’une gestion de plus en plus agressive de l’ordre public. En effet, pendant les trente glorieuses, le répertoire des actes sidérodromophiles relevés par l’administration ferroviaire concerne surtout sa variante exhibitionniste : des couples se livrant à de joyeuses fornications démonstratives lors du passage du train en gare. Spectacle innocent et festif que l’on ne peut tolérer dans une société toujours plus sécuritaire et surveillée. Car à quoi sert donc la surveillance sinon au contrôle des comportements ? Avec la multiplication des caméras de vidéosurveillance et des contrôles roulants, ce genre d’exhibitionnisme sidérodromophile a malheureusement presque disparu. Aucune chance (ou presque) d’aller baguenauder sur un quai de gare et d’attraper un petit accouplement glissant contre le paysage. Pas de veine.

Heureusement, dans les quelques compartiments qui subsistent encore – et notamment dans les trains de nuit – les pulsions trouvent toujours leur charmante solution ferroviaire. On le sait depuis Tolstoï et sa Sonate à Kreutzer, le train est un espace particulier, en deçà et au-delà du temps et de l’espace. C’est une exception, une parenthèse, entre les rotondités graphiques de laquelle on croise des individus qu’on ne reverra jamais plus – dans un havre d’intimité et de confidence, unique et ponctuel. Pour preuve (et pour votre culture, petits béotiens), ces quelques vers de Blaise Cendrars :

Les inquiétudes
Oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
Les files télégraphiques auxquelles elles pendent
Les poteaux grimaçant qui gesticulent et les étranglent
Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmenteµ
Dans les déchirures du ciel les locomotives en folies s’enfuient (…)

Et comme je suis bon – et que c’est la saison des poètes (oui, je me répète), je vous cite aussi Valery Larbaud :

J’ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre
Dans une cabine du Nord-Express, entre Wirballen et Pskow.

N’est-ce pas… La « douceur de vivre », j’en ricane encore… Cependant, le saisissement métaphysique est une chose, l’érotisme en est une autre – bien que l’un et l’autre soient liés, dans un rapport chronologique étroit – un peu comme le tournedos qui brunit dans la poêle, et le tournedos qui fond dans la bouche (et pas dans la main) : l’un précède l’autre, en général. Bref. La puissance émotionnelle et érotique du chemin de fer est perçue dès l’ouverture des premières lignes, au début du XIXe siècle, en France et en Angleterre. L’esprit littéraire anglais d’alors, très métaphorique, la traduit sous une forme gothique ou policière. Il la conceptualise, si l’on veut. Alors que la gaudriole franchouillarde s’en empare avec délices.

Alfred de Vigny, dans ses Destinées, est d’une naïveté confondante, dès 1842, mais cette naïveté est aussi un aveu. Pour mémoire, je vous rappelle le début de la douzième strophe de « La maison du Berger » :

Sur ce chemin de fer qui fume, souffle et beugle,
L’homme a monté trop tôt. Nul ne connaît encor
Quels orages en lui porte ce rude aveugle,
Et le gai voyageur lui livre son trésor ;

On ne le sent pas rassuré, Alfred. Il faut dire que c’est l’époque des premiers accidents ferroviaires et que le garçon est un peu craintif… Mais le plus drôle, c’est que sa « Maison du Berger » est en fait une vision idyllique (retenez ce mot, il vaudra pour plus tard) d’un wagon ou d’un compartiment de chemin de fer… Il dit : plutôt ma bicoque de pâtre que la fumante flèche d’argent. Mais sa cabane pastorale de flûtiste zoophile est en réalité un train magique. Jugez plutôt (je coupe et je remonte ce long poème avec une grande mauvaise foi, mais la démonstration est probante) :

Si ton corps, frémissant des passions secrètes,
S’indigne des regards, timide et palpitant ;
S’il cherche à sa beauté de profondes retraites
Pour la mieux dérober au profane insultant ; (…)

Pars courageusement, laisse toutes les villes ;
Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin, (…)
Marche à travers les champs une fleur à la main.
(…)

Il est sur ma montagne une épaisse bruyère
Où les pas du chasseur ont peinte à se plonger,
Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altière,
Et garde dans la nuit le pâtre et l’étranger.
Viens y cacher l’amour et ta divine faute ;
Si l’herbe est agitée ou n’est pas assez haute,
J’y roulerai pour toi la Maison du Berger.
Elle va doucement sur ses quatre roues,
Son toit n’est pas plus haut que ton front et tes yeux ; (…)

Le seuil est parfumé, l’alcôve est large et sombre,
Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l’ombre,
Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.

Comme dit une amie à moi : « ça parle dans ta bouche, [Alfred] ». Passons. D’autant que je bavarde, je bavarde – et vous vous endormez déjà, bercés par le tremblement suave des roues sur les rails. Mais les poètes sont bavards. Et je ne suis pas qu’un bon docteur des pauvres névrosés impuissants, je suis aussi un joli rimailleur, quand cela me prend. Une plaquette éditée à mes frais, mon bon monsieur. Oui, oui, oui.

C’est à la fin du XIXe siècle que paraît le texte fondateur de la sidérodromophilie. Nous le devons à la plume sensuelle et précise de ce bon Guy de Maupassant – qui ne passait pas que les murailles, celui-là. Tout sidérodromophile qui se respecte connaît par cœur sa petite nouvelle intitulée Idylle (je vous avais bien dit de retenir le mot). Dans ce texte, une jeune nourrice embarrassée par une lactation trop importante est soulagée par un jeune voyageur « avec ce teint noir des hommes qui travaillent la terre au grand soleil », qui la tête. Rien que d’y penser… je sais, je sais, mais calmez-vous un peu. Cela commence par une remarque presque mondaine :

La nourrice haletait, le corsage ouvert, les joues molles, les yeux ternes ; et elle dit d’une voix accablée :
« Je n’ai pas donné le sein depuis hier ; me voilà étourdie comme si j’allais m’évanouir.

En quelques lignes, la demande se fait plus suggestive :

Elle murmura : « Il suffit de presser dessus pour que le lait sorte comme d’une fontaine. C’est vraiment curieux à voir. On ne le croirait pas. A Casale, tous les voisins venaient me regarder. » Il dit : « Ah ! Vraiment. »

Personnellement, ce que j’aime chez Maupassant, ce sont ces petites notations l’air de rien : « Ah ! Vraiment. » On imagine tout à fait le jeune homme (car il est plus jeune qu’elle) sur le grill. Mais la timidité l’emporte encore. La dévergondée passe alors à l’offensive :

Et elle gémit : « Je ne peux plus tenir. Il me semble que je vais mourir. » Et, d’un geste inconscient, elle ouvrit tout à fait sa robe. Le sein de droite apparut, énorme, tendu, avec sa fraise brune. Et la pauvre femme geignait « Ah ! Mon Dieu ! Ah ! Mon Dieu ! Qu’est-ce que je vais faire ? » Le train s’était remis en marche et continuait sa route au milieu des fleurs qui exhalaient leur haleine pénétrante des soirées tièdes.

Enfin, le jeune travailleur – disons franchement le prolétaire – finit par bégayer qu’il pourrait bien lui rendre service et la soulager. Et l’autre faussement naïve, de répondre que s’il le veut bien, cela l’arrangerait. Ben voyons…

Et il se mit à téter d’une façon goulue et régulière.
Il avait passé ses deux bras autour de la taille de la femme, qu’il serrait pour l’approcher de lui ; et il buvait à lentes gorgées avec un mouvement de cou pareil à celui des enfants. Soudain elle dit : « En voilà assez pour celui-là, prenez l’autre maintenant. » Et il prit l’autre avec docilité.

Et il téta, encore et encore. Le moment sidérodromophile le plus déterminant arrive. Toujours avec cette légèreté caractéristique de Maupassant. Soyez encore un peu attentif : c’est le moment le plus important de ma consultation. Vous allez savoir si vous êtes sidérodromophile :

Elle avait posé ses deux mains sur le dos du jeune homme, et elle respirait maintenant avec force, avec bonheur, savourant les haleines des fleurs mêlées aux souffles d’air que le mouvement du train jetait dans les wagons. Elle dit : « ça sent bien bon par ici. » Il ne répondit pas, buvant toujours à cette source de chair, et fermant les yeux comme pour mieux goûter.

Alors ? Un peu troublé ? Indifférent ? Si vous restez de marbre, c’est que vous n’avez pas de goût, certes, mais surtout que vous n’êtes pas sidérodromophile. D’un point de vue judiciaire, ce n’est pas forcément un mal, puisque la sidérodromophile n’est pas tolérée en France, par la SNCF. Quel que soit l’endroit – même dans un compartiment fermé, même dans les toilettes – la sidérodromophilie est en effet assimilé à un attentat à la pudeur sur la voie publique. Autrement dit, amende – et parfois, en cas de récidive, injonction de soins psychiatrique, voire prison (s’il y a des enfants – mais là, vous le faites exprès).

Sur ce, moi, pour la Toussaint, je vais prendre le train. Que ceux qui m’aiment n’hésitent pas – surtout si elles ont dans leur robe « deux gourdes vivantes qui [leur] gonflent la poitrine » !


Une réponse à “La sidérodromophilie”

  1. si je veux dit :

    Il y en a qui ont leurs neurones dans leur zones érogènes. Sans doute le fruit d’une irradiation quelconque. Devenus vieux, dépourvus de vigueur sexuelle, il ne leur restera que l’amertume d’avoir perdu ce qu’ils croyaient être un avenir. Pauve, pauvre, pauvre taré. Ton temps sera court. Et ta ruine rapide. Ton salaire sera une vieillesse aigre, et un fétichisme impuissant. Personne ne pourra plus rien pour ce qui aurait du être ton cerveau, ni pour tes regrets au seuil de la tombe. Tu ne verra rien, car par tes obsessions compulsives tu t’es préparé à ne plus rien voir que ta bassesse. Ainsi tu es, ainsi tu resteras, et personne ne t’enviera ton bien, car tu finira avec rien.

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