Il était une fois un couple et le petit monde fantasmatique où ils vagabondent en faisant l’amour : parmi toutes les cochonneries qu’ils se racontent, il y en a qu’ils ne réaliseront sans doute jamais, d’autres qu’ils expérimenteront éventuellement plus tard, d’autres enfin qu’ils ont non seulement envie de vivre, mais en plus, là, maintenant.
« Mon homme et une prostituée » est un peu tout ça à la fois…

« Mon homme et une prostituée », parfois, c’est moi et je travaille pour lui. On part rue St Denis : lui, les mains dans les poches d’un blouson en cuir, au coin d’une rue, m’observant de biais, quelques mètres plus loin, petite jupe et bas résille sur hauts talons. Je déambule lentement sur le trottoir, attendant le client, puis disparais dans un couloir sombre en compagnie d’un gros type transpirant de manque, jusqu’à la pièce exiguë où il me donne le fric que mon homme enfourne dans la poche de son jean quelques minutes plus tard, le travail accompli, avant de m’envoyer attendre le prochain avec une petite claque sur les fesses. Bon, celui-là, on ne l’a jamais fait.

« Mon homme et une prostituée », d’autres fois, c’est lui tout seul. Il rentre du travail stressé et l’envie lui prend en sortant du métro d’un petit plaisir avec l’une des filles qui parsèment le trottoir, juste là. C’est encore mieux si je l’attends à la maison et qu’il choisit malgré ça ce délassement facile et rapide ; avant d’apparaître dans l’appartement, l’air fatigué et serein, prêt éventuellement à puiser dans ses ressources pour me satisfaire moi. Ou pas : s’il n’en a plus, tant pis pour moi, j’avais qu’à pas choisir un salaud pareil. Ça, on ne l’a pas fait non plus, ou alors je ne suis pas au courant.

« Mon homme et une prostituée », une fois, ça a failli être lui et elle, devant moi. Nous disposions d’une voiture louée pour un déplacement professionnel, sortions d’une soirée gentiment arrosée et avions décidé de faire un tour du côté du bois de Vincennes et, tant qu’à faire, de pousser jusqu’à Boulogne. Je m’étais mise en tête de lui offrir une pipe. J’étais au volant, je ralentissais devant les filles, il en cherchait une qui lui plaisait. Après avoir tourné un certain moment sans succès, on avait décidé d’aller plus loin et je roulais plus vite. C’est à ce moment-là qu’il en a repéré une, dans un virage, une grosse femme mûre, blonde, en manteau épais et rouge à lèvre sombre, qui marchait en sens inverse, à l’orée des bois : Celle-là ! En une demi seconde, il l’avait vue et m’avait demandé de vite, vite faire demi-tour en se dévissant le cou pour ne pas la perdre des yeux. On est revenus sur nos pas en roulant lentement à la recherche de la femme, mais elle avait disparu. J’ai été un peu soulagée à vrai dire, parce qu’au moment de le faire, je ne le sentais plus. Il est déstabilisant d’expérimenter, pendant quelques secondes, sa propre absence à la situation fantasmatique qu’on souhaite réaliser : il n’y avait plus que lui et son enthousiasme à l’idée de se laisser aller dans la bouche de cette femme. On est rentré à la maison.

« Mon homme et une prostituée », ce soir-là, c’était d’abord entre nous. Il me prenait et il était avec elle, viril, dominateur, puissant : bien décidé, en ayant payé le prix, à soulager ses couilles tendues de désirs et de perversions. Classique. Mais cette fois-là, je ne me souviens plus bien comment, l’idée de le faire vraiment et de suite, a émergé ; et plus elle a émergée, plus ça nous a excités… On approchait peu à peu du plaisir ultime, au moment où, stop, on a décidé de tout arrêter, histoire de garder l’excitation pour avoir le courage de le faire, là, maintenant. Il irait sur le boulevard, juste à côté, chercher une fille, l’amènerait à l’appart et la baiserait devant moi. C’est moi qui paierais. Entendu.

Il s’est levé, est parti à la salle de bains, puis est revenu vers moi en refermant son jean sur sa queue. « Non… tu y vas vraiment ? », « Ben oui, non ? », « Ben… non mais si, vas-y ! » : le truc bête et confus qui confirme à chacun que chacun le souhaite mais ne se l’avoue et ne l’avoue à l’autre que partiellement, bref, que c’est à la fois simple et compliqué. Quand des questions morales interviennent dans la réalisation des fantasmes, c’est toujours simple et compliqué.

Et il est parti. Je me suis retrouvée seule dans l’appartement, entre excitation et tranquillité, entre allumage frénétique de quelques bougies et lent sirotage de whisky. A ce moment là s’est produite une anecdote dont je me souviendrai longtemps. Alors que mon homme devait revenir d’un instant à l’autre en compagnie d’une pute, tout ça parce que je le voulais et que lui aussi, j’ai remarqué qu’il était écrit, sur la bouteille de Lagavullin : « à consommer de manière responsable ». Magnifique. Ça m’a fait rire. Et puisqu’il n’était apparemment pas question de modération mais bien de responsabilité, je me suis resservie un verre pour mieux réfléchir à ce que ça pouvait signifier dans ce contexte.

Un bruit dans le couloir, une voix : celle de mon homme. L’adrénaline m’a fouetté les veines, j’ai retenu mon souffle, tendu l’oreille : pas d’autre voix. Dans un sursaut, j’ai failli me lever, aller vers la porte et lui dire « aller, fais pas semblant, je savais que tu le ferais pas ». Mais la porte s’est ouverte et elle était là. Une petite chinoise, la quarantaine bien consommée, était là.

Je me suis levée. Elle a regardé vers moi, a semblé extrêmement surprise de me voir, s’est immobilisée d’un coup. Je me suis demandée pourquoi il ne lui avait pas expliqué que sa femme serait là, puis j’ai compris, alors que je m’avançais vers elle pour l’accueillir, qu’elle ne parlait pas le français. Je lui ai souri et elle me l’a rendu. Je crois qu’elle a compris qu’il n’y avait pas de problème, même si elle ne devait pas bien saisir ce qu’il se passait dans cet appartement où une femme les attendait avec lumière tamisée et musique d’ambiance. Je lui ai proposé un verre qu’elle a refusé gentiment. C’est à ce moment là qu’elle m’a la première fois demandé si j’allais bien. J’ai dit que oui et expliqué par des gestes que je souhaitais qu’ils fassent comme si je n’étais pas là : j’allais m’asseoir à tel endroit dans la cuisine pour regarder. Elle a compris l’essentiel, qui ne semblait pas lui déconvenir : elle s’est dirigée vers la pièce principale. Mon homme m’a demandé les euros nécessaires ; je me suis assise dans la cuisine, ai allumé une cigarette, me suis resservie un whisky.

Elle était là, la situation de réalisation de ce fantasme partagé tant de fois. Mais.

Elle s’est déshabillée rapidement, empilant ses vêtements sur le sol, ôtant machinalement ses sous-vêtements basiques, découvrant un corps très mince et usé, puis a attendu que mon homme en ait fait de même de son côté. Tout sauf excitant, mais là où nous en étions, nous ne pouvions plus nous raviser. Whisky.

Elle a caressé mon amant juste ce qu’il fallait pour lui enfiler une capote puis lui a indiqué de s’asseoir sur le bord du lit et a commencé à le sucer. Ça lui a plu, ça, quand même ; il a recommencé à être un peu excité et la regardait attentivement lui gober tout le sexe, puis lui taquiner le gland énergiquement. Il a levé les yeux plusieurs fois vers moi. J’ai gardé cette image.

Puis ça a semblé suffisant, elle s’est relevée, m’a envoyé un autre « ça va ? » gêné qui n’attendait pas de réponse et lui a demandé comment il voulait qu’elle se positionne pour la suite. A quatre pattes sur le lit, voilà ce qu’il voulait. Je ne l’avais jamais vu pénétrer une femme. Aussitôt, elle s’est mise à gémir et à pousser des petits cris qui semblaient de surprise et de satisfaction. Il a un peu accéléré, une ou deux minutes peut-être, en gémissant aussi pour se donner de l’entrain, s’est retourné pour me regarder. Elle aussi d’ailleurs, c’en était presque cocasse. Puis il a accéléré encore et les cris se sont intensifiés, avant de ralentir, comme il le fait souvent pour trouver d’autres sensations et repartir ensuite plus rapidement.

A ce moment-là, elle a cru qu’il avait déjà joui et a fait mine que c’était terminé. Cinq minutes, même pas. Il lui a demandé d’attendre et voulait continuer un peu, essayer de se faire un peu de bien, mais non, décidément, la situation ne l’excitait pas des masses, et c’en est resté là. Il est sorti d’elle, le sexe un peu pendant ; elle s’est rhabillée.

Revenant dans la cuisine, elle m’a une fois de plus lancé un « ça va ? » tout à fait étonnant, comme plein de sollicitude, comme si elle s’inquiétait pour moi depuis tout à l’heure ; elle allait bien aussi, elle souriait. Elle ne voulait toujours rien boire alors nous l’avons remerciée et elle est partie.

C’était davantage mon fantasme que celui de mon homme au départ. A l’arrivée, ça ne lui avait effectivement pas beaucoup plu « d’attraper une vieille chinoise », comme il me l’a dit après. On en a ri.

Je n’ai jamais vraiment ressenti de honte d’avoir fait cela ; cette femme n’avait pas l’air malheureuse et plutôt amusée par la situation. Mon homme néanmoins, pendant quelques temps, a eu l’impression de la croiser plusieurs fois vers la rue de Belleville. Il raconte même qu’un jour elle était avec d’autres femmes et qu’elles le montraient du doigt en riant…

Plus tard, en faisant l’amour, je lui raconterais avec force détails à quel point ce que j’avais vu ce jour-là faisait de lui un salaud.

Aujourd’hui encore, des images de cet épisode me reviennent parfois, dans l’ultime danse sensorielle où son corps m’éparpille vers la jouissance.


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