Parfois, dans mon cabinet, je me fends la poire – ce qui vaut mieux que de se faire déchirer l’abricot, les plus masochistes en disconviendront, je le sais. Depuis longtemps, j’assiste au craquèlement du plus lisse des vernis sociaux, celui de la normalité sexuelle, et au renversement cul par-dessus tête de la bonne hétérosexualité gentiment libertine ou de l’homosexualité à la papa / (Peter) Pan-pan. Nous sommes tous – vous êtes tous – terriblement anormaux, déviants et parfois tout à fait à côté de la plaque. C’est du registre de l’évidence pour qui a lu son Normal et [son] pathologique, mais parfois on rigole bien. Je me souviens par exemple des sanglots réjouis d’un caissier principal lactophile : on aurait cru du Audiart…

Bref !

Parfois, je me fends la poire, certes, mais c’est d’un rire moqueur et cruel, un rire qui n’est pas socialiste, un rire méchant : les gens sont dans la merde et je me gondole. Je suis un odieux personnage, il faudra que je paye pour cela.

Mon éclat de rire le plus sadique, je l’ai eu au début de ma carrière, lors de ma première rencontre avec l’exobiophilie. Il s’agissait en l’occurrence d’une femme entre deux âges (le cheveu plat, avec des lunettes, un peu trop de fesses plutôt que pas assez, un mètre et soixante-dix centimètres, des escarpins en lézard orange, une syntaxe hésitante) qui se refusait à son mari – et même (plus rare, plus intéressant) à son jeune amant congolais et sans papiers. « J’ai beau y faire, docteur, il n’y a que les extraterrestres qui m’excitent. Les petits bonshommes verts, il n’y a que cela qui me fait mouiller. » Et c’était sérieux ! Un bon épisode d’X-Files valait tous les pornos du samedi soir pour cette femme.

Sur le moment, j’ai ri. Avant de penser que de choisir un jeune amant congolais et sans papier, c’était – dans son cas, dans le cas d’une exobiophile – d’un racisme assez confondant de grossièreté. Je ne sais pas s’il y a un racisme subtil, mais je sais qu’il y en a des grossiers. Je me tus, cependant, et bien m’en prit, puisque mon rire odieux l’avait déjà achevée. Elle m’avoua bientôt le pire : elle ne croyait pas aux extraterrestres…

J’ai appris par la suite que c’est le cas de beaucoup d’exobiophiles – et que tout le tragique est là. Vous pouvez vous enfoncer une pagaie dans le cul si cela vous excite, mais vous ne pouvez pas partager l’intimité d’un extraterrestre. Et le problème, c’est qu’il y a bien plus d’exobiophiles que de fous furieux de la pagaie dans l’anus.

Je calmai momentanément cette dame si chagrine en lui conseillant d’acheter de la littérature et des films spécialisés – et en lui rappelant que c’est bien moins gênant de demander la cassette vidéo de l’Etrange créature du lac noir que celle de Défonce-moi en kayak, mon eskimo chéri. Depuis, je cherche une solution au drame des exobiophiles, mais je n’en ai pas trouvé encore.

A ceux qui me lisent, cependant, et qui sont titillé par la tentacule, je voudrais rappeler que l’avantage de leur situation, c’est qu’aucune loi ne l’interdit, ni ne la proscrit. Il y a même un consensus scientifique et juridique pour dire que ce genre de déviation sexuelle ne menace pas à proprement parler l’ordre public. Nous verrons bien au moment de recevoir une délégation d’Andromède ou d’Alpha du Centaure – mais pour l’instant, tout va bien.

S’ils en ont besoin, je peux même les rassurer un peu, mes lecteurs exobiophiles : ils ne sont pas seuls et cela ne date pas d’hier. En effet, si le décor et les personnages sont renouvelés depuis un petit siècle, le fantasme est le même que lorsqu’il s’agit d’accouplement de femmes et de monstres mythologiques, ou d’hommes et de sirènes. Si l’on considère que les hydres, les sirènes, les dragons, Big Foot, les cyclopes, les Lilliputiens et les succubes n’existent pas plus que les extraterrestres, le parallèle est frappant. En fait, c’est grosso modo tout pareil.

Les exobiophiles sont des mégalomanes très malheureux qui cherchent hors du monde un compagnon à leur démesure. Ce sont des frigides compulsifs qui croient que s’ils n’ont pas d’orgasmes, c’est qu’on ne leur propose pas le bon organe. Et pour cause, l’organe en question n’est pas de ce monde.

La vérité est ailleurs, le plaisir, aussi. Et la vie sur cette terre, n’est vraiment pas très drôle. Pourtant, j’en rigole encore.


Une réponse à “L’Exobiophilie”

  1. Guillaume dit :

    Peut-être conseiller à ces gens les mangas érotiques japonais qui fourmillent de tentacules et de sexe avec des robots…

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