Il était une fois un homme et une femme qui, lors de leur premier voyage ensemble, se retrouvent, malgré eux, sur les traces de Houellebecq.

Les guides touristiques avaient confirmé nos craintes et ravivé nos souvenirs de Plateforme : empire du tourisme de masse en partie sexuel, Phuket est à éviter soigneusement par les voyageurs ayant un minimum le sens des responsabilités.
Mais. Etape obligée entre un avion depuis le Nord et un bateau le lendemain vers une autre île, on n’avait pas le choix, on devait y passer une nuit. A Patong Beach précisément, qui concentre toutes les tares le long de ses plages selon lesdits guides, les autres étant désertes en ce mois d’août.

Effectivement, Patong Beach dévoile sans pudeur tout ce qu’il y a de plus détestable dans ces pays : le sacrifice d’une nature sublime aux bons plaisirs des touristes et la dissolution de la culture locale dans le coca-cola et le Jack Daniels. Des bars partout, une procession de bimbos-minets-vieux plein de frics le long de boutiques où objets en noix de coco et autres produits artisano-manufacturés se disputent la vedette, des hôtels de luxe, des chaises longues en enfilade, des marchands de glace, un petit manège bien rodé.

Bon. Puisqu’on était là, autant profiter de la plage.
La mer d’Andaman. Le choc. Inimaginable trois heures auparavant alors qu’on se battait contre une mousson impitoyable dans le Nord du pays : une baignoire géante avec juste ce qu’il faut de petites vagues pour m’affoler le fond du bikini en matant mon homme allongé sur le sable blanc.
Après ça, les cocktails vantés par les paillotes nous ont fait de l’œil pour prolonger le plaisir.
Alors voilà, on s’est posé là, le soleil sur la peau, la mer et les cocotiers plein les yeux, à arroser tranquillement le joli cliché de petites gorgées de mojito frais et piquant qui, après dix jours de sevrage, m’ont fait valser le cerveau en moins de deux. L’envie que mon homme m’immobilise sous son grand corps, là maintenant, aussi. Il fallait plus qu’on tarde à trouver une piole, sinon il allait devoir me violer derrière ce petit cabanon, ça ne serait pas correct.
On est donc parti la chercher et on l’a rapidement trouvée, la piole, enfin, plutôt, le mignon bungalow, niché dans un touffu jardin exotique avec d’autres et un restaurant, le tout élégamment disposé autour d’une grande piscine.
Pour des voyageurs partis vadrouiller en sacs à dos, décidés à découvrir ce qu’il y avait d’authentique dans le pays et à s’aventurer là où d’autres ne vont pas, cette arrivée à Phuket commençait à jurer dans le paysage du périple. Sous des cieux paradisiaques, la chair est faible, l’appétit culturel encore plus. Trois heures à peine sur cette île et on était envoûtés : on ne pensait plus qu’à baiser, boire un coup, goûter la piscine, manger, rebaiser.

Quand on est sortis le soir, on a vite vu qu’effectivement, sous ces cieux paradisiaques en particulier, beaucoup d’hommes seuls étaient venus s’essayer à la baise. Le plus souvent avec de jeunes créatures bien du pays.
Au début, on les observe quand on les croise, on les scrute même, forcément. Effrayé mais attiré, on ouvre grand les yeux. On tente de saisir comment les choses se passent. Certains hommes sentent ce regard et montrent de légers signes de malaise, mais la plupart fait ses petites affaires avec une nonchalance tout à fait surprenante. Pourquoi avoir honte, ils sont venus là pour ça, et tellement d’autres comme eux. Ainsi, le long des rues, dans les bars et restaurants, il y a un peu partout de ces « couples » composés d’un quinquagénaire bedonnant et d’une jeune nymphe mat, qui se baladent, mangent un bout, prennent un verre, tout ça l’air de rien. Le phénomène n’est pas criard mais discrètement omniprésent. A tel point que par endroits, on ne sait plus s’il se situe du côté de la norme ou de la déviance.

On est entré dans un restaurant de poissons, où l’on s’est régalé, à la chandelle, face au large. Le vin était bon. Au cours du dîner un marchand ambulant est venu à nous avec un objet fort astucieux : a première vue un petit godemiché en plastique souple, qui, quand on lui soulevait le gland, s’avérait être aussi un briquet. Pas pu m’empêcher de l’acheter. Plus tard, avant le dessert, mon homme m’a mise au défi d’aller prendre un bain de mer, histoire qu’il puisse mieux voir le bikini string aux reflets bruns chauds que je venais d’acquérir dans une méchante boutique.
Bref, après le dîner, aller faire un tour du côté des bars à fille, j’étais plus à ça près.

Pas compliqués à trouver, les bars : une nuée de jeunes types vous assaille dès le coin de la rue en agitant devant vos yeux les petites cartes des établissements qui leur verseront une rondelette commission s’ils parviennent à vous y amener. Ils répètent tous et sans cesse les mêmes mots : « ping pong show ! » ou quelques chose du genre. Pas de « no, thank you » qui tiennent, ils veulent rien savoir, les « ping pong show ! » sont souverains. Plus tard on a compris ce que ça signifiait : les jeunes filles placent des balles de ping-pong dans leur chatte. Des oiseaux aussi. Les touristes adorent ça. Mais bref, la nuée de jeunes types vous montre aussi de petites pancartes où l’on peut voir des silhouettes dessinées, s’adonnant à telle ou telle pratique sexuelle, et le prix que ça vous coûterait si l’idée vous venait de les imiter.
Et puis quelques mètres plus loin, on y est. Les musiques électriques des bars fondent sur la rue dans un vacarme qui couvre presque les « hello » que vous lancent les filles en devanture. Elles sont là avec leurs petites jupes, porte-jarretelles et maquillages appuyés. Elles vous invitent à les rejoindre. Non merci, on n’est que de passage, on marche, on fait un tour, on observe de loin.

Puis quand même on a eu soif. On est entré dans un bar. Avec des comptoirs en quinconces et des danseuses aux jambes dorées qui se déhanchent avec une agilité certaine, de l’un à l’autre, au dessus de vous. Elles vous regardent, l’œil brillant, aguichent les hommes assis-là. Des hommes de toutes sortes, de toutes nationalités, jeunes et moins jeunes, venus seuls ou en petits groupes, en tenue de plage ou de sortie, buvant bière, cocktails ou whisky, discutant un peu, matant, beaucoup, les jeunes filles évoluant devant eux, avec leurs corps magnifiques, leurs tenues coquines et leurs cheveux noirs étincelants. On regardait aussi.

Une danseuse revenait souvent vers nous dans son mouvement, nous souriait, titillait mon homme, et moi avec. A un moment, elle m’a glissé à l’oreille quelques chose du style « vous, c’est quand vous voulez ». Oh. A un autre, elle s’est accroupie, en rythme, devant mon homme qui en a profité, alors qu’elle se retournait pour lui montrer sa croupe, pour lui déposer un petit baiser sur la fesse. Tant qu’à faire.
On a rencontré un Français, jadis cadre à Levallois Perret, qui gérait désormais l’un de ces bars. On a essayé d’en savoir un peu plus sur la manière dont les choses se passaient. On a discuté avec des filles, aussi. La plupart étaient de jeunes travailleuses ou étudiantes qui venaient de temps en temps ici, des campagnes aussi bien que de Bangkok, gagner un peu d’argent. L’une d’elles nous a dit que ça lui convenait de faire ça, elle retrouvait des copines sur l’île, elle était plus indépendante avec l’argent qu’elle gagnait. Et puis, les touristes étaient « gentils », « respectueux », « pas violents ». Certaines sont fières de vous dire qu’elles ont plusieurs « fiancés », un belge, un français, un néerlandais, que sais-je, avec qui elles passent ici plusieurs semaines chaque année. Ces filles ne sont pas tant dépendantes de proxénètes que de leurs familles à qui revient une bonne partie de ce qu’elles gagnent. Il était difficile de savoir quelle part de ces discours était la vérité.

Néanmoins, c’était véritablement frappant : ces lieux n’avaient rien du glauquissime que j’imaginais. Ce ne sont pas ces filles au regard sombre, arrachées à la jeunesse, que l’on voit sur les maréchaux, à Vincennes ou à Boulogne. La plupart souriaient, se donnaient à la danse. Si bien qu’on ne croirait pas à des prostituées mais à des danseuses de charme.
Le lendemain matin, à l’hôtel, après une nuit d’amour embrasée avec mon amant, une ambiance toute particulière régnait sur la terrasse où l’on prenait le petit déjeuner : attablés, plusieurs « couples », un vieux blanc, une jeune thaï, beurraient leurs tartines et buvaient leur café, comme à la maison. C’était très étrange. Tout le monde voit, sait, pense, mais un « que veux-tu… » soupire au dessus de nos têtes et l’emporte. On laisse les choses à ce qu’elles sont. S’installe une sorte de complicité silencieuse autour du vice. A la fois gênante et excitante, on ne sait jamais vraiment.

Nous sommes finalement restés deux jours là-bas, à nous gorger de plaisirs et de sexe. Entre nous, dans ce mignon bungalow, près de cette piscine. Le reste, on en avait assez vu. Juste profité de la mer, un peu. Phuket reste Phuket.
Quant à l’idée de payer une jeune fille pour accompagner nos élans lubriques, qui nous avait traversé l’esprit il est vrai, on n’avait pas hésité longtemps et ce n’est qu’entre nous qu’elle a vécu : l’ambiance chiadait les fantasmes que l’on se détaillait pendant nos ébats. On y cassait la gueule à la morale, on l’assommait de mots obscènes, on la noyait dans le foutre. A Phuket, mon homme s’était paré d’atours grisants : aventurier immoral, homme des grands horizons, animal solitaire, la cigarette au bec et l’œil canaille, il parcourait la planète, se frottait à la puissance des vices, des plaisirs et des séductions féminines.


Une réponse à “Un hors saison à Phuket, Thaïlande”

  1. Julien Hirth dit :

    Félicitations por votre récit . Très bien écrit comme seul une femme
    peut le faire

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Il était une fois... Un hors saison à Phuket, Thaïlande Par Lina C. Décembre 2008Tags :