L’enquête sur la sexualité en France (La découverte, 2008) est la troisième enquête du genre réalisée par une équipe de chercheurs de l’INSERM, de l’INED et du CNRS. Enquête d’une ampleur exceptionnelle, elle s’est étalée sur un an, durant lequel 12300 personnes âgées de 18 à 69 ans ont été interrogées sur leur sexualité. Cet éventail de générations permet d’analyser l’évolution des mœurs sur les cinquante dernières années.

Les résultats montrent que lors du demi-siècle dernier, c’est la sexualité des femmes qui a le plus évolué. L’abaissement de l’âge du premier rapport sexuel n’est que de 1 an et demi pour les hommes, mais de 3 ans pour les femmes (17,6 ans aujourd’hui). Il en résulte un rapprochement de l’âge du premier rapport sexuel entre hommes et femmes.

Mais l’évolution concerne surtout la signification de ce premier rapport. Si les premiers partenaires des femmes devenaient dans 70% des cas leur conjoint il y a 50 ans, aujourd’hui c’est le cas dans seulement 20% des cas, signe qu’elles ont acquis la liberté de multiplier les expériences avant de se stabiliser. Il reste cependant un déséquilibre très grand avec les hommes, dont seulement 6% ont vécu en couple avec leur première partenaire.

L’évolution de la sexualité des femmes est encore plus frappante lorsqu’on s’intéresse au nombre de partenaires sexuels : si le nombre de partenaires sexuels des hommes n’a pas bougé d’un iota depuis 50 ans (une dizaine), celui des femmes a doublé (on est passé de 2 à 4 en moyenne). On peut regretter cependant que ce chiffre reste faible, et surtout que le fossé avec les hommes soit une fois encore si marqué. Signe supplémentaire de l’inégalité persistante entre hommes et femmes en matière de liberté sexuelle.

Nouvelle très enthousiasmante, la sexualité des femmes de plus de 50 ans augmente significativement depuis les années 1970. A l’époque, 53% des femmes interrogées disaient avoir eu des rapports sexuels dans les 12 derniers mois, en 1992, elles étaient 77%, en 2008, elles sont 90% à avoir une activité sexuelle.

Les rapports homosexuels sont mieux acceptés qu’il y a 50 ans, et considérés par la majorité comme une sexualité « normale ». Néanmoins, de fortes résistances persistent, notamment lorsqu’il s’agit de l’homosexualité de sa propre descendance. L’intolérance est toujours beaucoup plus marquée chez les hommes, notamment de la jeune génération.

Chez les femmes, celles qui jugent l’homosexualité « contre-nature » sont les mêmes qui pensent que les hommes ont plus de besoins sexuels que les femmes, et qui acceptent plus souvent un rapport non désiré.

On voit que la naturalisation du désir est ainsi corrélée à une vision différentialiste de la sexualité (les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes besoins) qui cautionne les inégalités dans le couple. L’étude montre en effet que ceux qui pensent que les femmes et les hommes sont différents ont plus souvent des pratiques inégalitaires dans la vie du couple.

Il y a donc un lien entre la croyance en l’existence de rôles féminins et masculins et l’homophobie. Ceux qui croient fermement à la nature des hommes et des femmes sont ceux qui rejettent une vision du couple qui leur paraît « contre-nature ».

L’évolution des mentalités offre pourtant des raisons de se réjouir : hommes comme femmes semblent peu à peu s’affranchir de ces rôles et s’ouvrir à des modes de vie plus ouverts sur la diversité des expériences.

Il en est ainsi des pratiques sexuelles : le cunnilingus et la fellation sont clairement rentrés dans les mœurs, la sodomie est en augmentation. Depuis les années 70, on observe une décentration de la représentation associant la sexualité à la pénétration, notamment vaginale. Encore une fois, cette évolution va de pair avec une sexualité affranchie d’une fonction purement reproductive.

Détail intéressant à noter : en matière de sodomie, les chercheurs ne distinguent pas la pratique active de la pratique passive ; il est donc impossible de savoir si les hommes hétérosexuels affirmant la pratiquer ne sont pas seulement les pénétrants, mais aussi les pénétrés. La sodomie est peut-être ce qui nous renseigne le mieux sur l’évolution des rapports de domination entre les genres, renvoyant à une symbolique ancestrale, on peut donc poser l’hypothèse qu’un accroissement des hommes osant dire qu’ils sont sodomisés par leur partenaire féminine irait dans le sens de rapports plus égalitaires. Dimension qu’il serait intéressant d’inclure dans la prochaine enquête, mais c’est l’évolution des représentations des chercheurs dont il est question ici…

La dissociation entre sexe et affectivité progresse et ouvre sur une sexualité départie du carcan conjugal, on peut cependant regretter que cette progression soit beaucoup plus lente chez les femmes, qui restent ancrées dans une logique conjugalo-affective liée aux enjeux procréatifs. La sexualité masculine quant à elle, reste pensée comme un fait de nature et associée au besoin et au plaisir.

En conclusion, si les mœurs semblent progresser et tirer les individus vers une vie sexuelle plus libre et diversifiée, le clivage masculin/féminin persiste et nous empêche encore de jouir véritablement ensemble, j’entends par là, femmes et hommes, hommes et hommes, femmes et femmes.


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Livres Enquête sur la sexualité en France – Nathalie Bajos et Michel Bozon – La Découverte Par Sania R. Janvier 2009Tags :