La « chronophilie » ? Ah, le vilain mot. Le barbare, le pédant, le mot qui se la raconte. Encore un qui se balade chemise ouverte, dressé sur ses talons, le menton haut et le « h » proéminent entre deux consonnes… On ne pouvait pas dire tout simplement « pédophilie » ou « gérontophilie » ? Les pervers sont tous les mêmes : ils se cachent derrière le renflement de leurs mots compliqués et de leurs lettres muettes…

Oui, cher lecteur, tu as parfaitement raison, même si ce n’est pas toi qui parles – même si c’est moi qui te fais parler. Les pervers se payent toujours de mots. Je suis un pervers, donc je me paye de mots. Et pourtant, pourtant !

Si je dis « chronophilie », c’est pour ne pas dire « pédophilie », « gérontophilie » ou « éphébophilie » – justement ! Parce que je ne voudrais pas me limiter ici à un cas plutôt qu’un autre. Sois certain, mon beau lecteur au poil soyeux, ma belle lectrice sans sourcil mais sourcilleuse, que j’y reviendrais. Mais avant, je veux dire un mot en général de la différence d’âge en particulier. De toutes les différences d’âges. Car c’est cela, la chronophilie, c’est l’amour de la différence d’âge, sa passion, son excitation, dans un sens comme dans un autre. L’amour des vieilles comme des adolescentes. L’amour de l’homme mûr comme du jeune homme. Aujourd’hui, notre regard est un regard circulaire de 15 à 95 ans.

Le plus remarquable, c’est le nombre de mes patients qui le confesse, de tout âge et de toute condition. Ils viennent dans mon petit bureau couvert d’estampes obscènes et ils se confessent. Ils ont peur, ils sont gênés, et pourtant ils ne risquent pas grand-chose, comme je me tue à leur répéter. Car si la différence d’âge est parfois scandaleuse, tant que l’on reste dans les clous de la majorité sexuelle légale, on ne risque rien. Absolument rien. On peut se marier, faire des enfants, payer ses impôts et communier à l’église. Evidemment, titiller le trop jeune homme ou la trop jeune fille peut poser un certain nombre de petits problèmes avec la force publique – mais à l’évidence, un petit coup de carte d’identité ou un mot des parents permet de lisser tous ces petits incidents sans trop d’incidences.

Non, la différence d’âge n’est rien, si ce n’est – parfois – un scandale. On s’étonne, on s’embarrasse, mais tout cela n’est qu’une question de représentation. De comédie, d’ordre social. Ou presque.

La chronophilie est en effet avant tout un péril pour un certain pouvoir social – et pour sa représentation. L’âge est un critère d’égalité ou de hiérarchie, selon les circonstances. L’aîné prime sur le cadet. Avant de parler de classe sociale, on parle de classe d’âge. Et quand on s’apparie, la notion d’âge, de classe d’âge, est essentielle. Le ciment d’un couple, souvent, se juge d’abord à la cohérence de l’âge. On tolère jusqu’à une dizaine d’année de différence – et on espère que le mâle devance de quelques mois ou quelques années la femelle. C’est parce qu’il faut que l’homme domine et que la femme soit féconde – pour que le couple corresponde à la fonction traditionnelle et inséminatrice de la sexualité. L’ordre social est à ce prix : les masses doivent être égales devant une sexualité qui – même aujourd’hui – se cache derrière le paravent de la famille. Et au sein de la famille, l’homme domine la femme. C’est ainsi, Madame, Monsieur, que se perpétue le contrôle social. Par une représentation indirecte de la sexualité. Vous avez suivi ?

Bref, l’idée que l’on s’accouple en fonction de l’âge – et de la bonne concordance des temps – n’est qu’une affaire politique, elle n’a rien à voir avec le désir, forcément. La preuve en est, a contrario, la théorie des « inégalités dynamiques » envisagés par toute une série d’anarchistes du XIXe siècle, au premier rang desquels Fourier (on ne s’attendait pas à moins de sa part). Pour lui, en effet, la dissymétrie des désirs, et de leur satisfaction, est productrice d’énergie et de créativité sociale. Il y a un échange entre la jeunesse et la vieillesse. Un échange qui ne se contredit pas puisque les finalités du désir sont différentes. Un échange qui n’est pas prisonnier de l’ordre social puisque l’instruction et le plaisir mutuel ne sont pas perturbés par un quelconque but procréatif ou familial. La liberté, la liberté, la liberté.

C’est cette liberté, s’il faut plonger les deux mains dans la bouillie tiède des fantasmes, qui est probablement le facteur le plus puissant de l’attraction asymétrique entre deux êtres séparés par une grande différence d’âge. Au centre du désir : la liberté de ne pas être dans une perspective matrimoniale. Et parfois de se repaître d’un seul plaisir infécond. Ainsi, la fréquentation des femmes ménopausées – un ravissement que l’on devrait recommander à tous les sportifs en centre de formation, plutôt que les sorties en boîtes, les mannequins et les prostituées – présente justement cet avantage d’échapper à la fois à l’angoisse d’une grossesse accidentelle et à la contrainte des cycles menstruels. Et que dire de celle des hommes opérés de la prostate ? Miam !

La chronophilie a très justement été célébrée par les artistes. Au vide juridique répond le plein artistique. Finalement, Cupidon n’est-il pas plutôt le jeune amant de la gironde Vénus ? Quand on sert une déesse, ne faut-il aussi la saillir ? Certainement. Evidemment. L’âge se repaît des services de la jeunesse. Et même le « grand » âge. Il ne faut pas croire les protestations pudiques de Pépé. Avec l’âge, le désir ne s’émousse pas. Cicéron, lui-même, qui vantait la pacification des désirs comme l’un des avantages de la vieillesse (laissée libre de se consacrer à la philosophie, du coup), filait quand même un parfait amour avec sa jeune servante, Pubilia, âgée de 14 ans…

Pour finir avec ce premier coup d’œil sur la chronophilie : un peu de littérature. Le très bel « Eloge de la marâtre » de Mario Vargas Llosa dit ainsi de jolies choses des amours d’un adolescent et d’une femme de quarante ans – avant une chute ironique qui pourra satisfaire les plus prudes d’entre nous. Ecoutez plutôt :

« Je t’aime beaucoup, belle-maman », murmura la petite voix à son oreille. Doña Lucrecia sentit deux courtes lèvres qui s’arrêtaient au lobe inférieur de son oreille, le réchauffaient de leur souffle, le baisaient et le mordillaient, folâtres. Il lui sembla qu’en même temps qu’il la câlinait, Alfonsito riait. Son sein débordait d’émotion. Et dire que ses amies lui avaient prédit que ce beau-fils serait l’obstacle majeur, qu’à cause de lui elle n’arriverait jamais à être heureuse avec Rigoberto. Emue, elle l’embrassa aussi, sur les joues, sur le front, sur ses cheveux ébouriffés, tandis que vaguement, comme venue de loin, sans en avoir clairement conscience, une sensation différente l’envahissait d’un bout à l’autre de son corps, en se concentrant surtout sur ces parties – les seins, le ventre, le dessus des cuisses, le cou, les épaules, les joues, exposées au contact de l’enfant. « C’est vrai, tu m’aimes beaucoup ? » demanda-t-elle en essayant de s’écarter.

Et l’héroïne, pourtant sage quoique sensuelle se remémore :

(…) son esprit fut traversé par le souvenir d’une amie dévergondée qui, lors d’un thé destiné à recueillir des fonds pour la Croix-Rouge, avait suscité confusion et petits rires nerveux à sa table en racontant que, faisant la sieste toute nue avec un petit filleul en bas âge qui lui grattait le dos, elle s’embrasait comme une torche.

Une saine lecture, définitivement, que cet « Eloge de la marâtre », que vous pourrez aisément (parce qu’il n’est pas cher, 5 euros seulement, en poche) compléter avec le « Mémoire de mes putains tristes » de Gabriel Garcia Marquez, sorte de réponse joyeuse et grivoise au « De la vieillesse » de l’ami Cicéron.

On vous le recommande parce que c’est bon pour le moral de se dire qu’on est condamné à mourir d’amour – et pas forcément dans les bras d’un vieux ou d’une vieille. Parce qu’une agonie de plaisir, ce serait presque enviable. Parce que la morale n’est qu’une question de temps, elle – et que c’est bon pour le moral (bis).


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