Doit-on souhaiter en matière de rencontres virtuelles un certain « mélange des genres»? On ne songe point, cela va de soi, au mélange des genres qui fait de Don Giovanni un grand opéra, ni à un mélange des genres sur le plan sexué, mais à un mélange des genres plus… trivial. Celui qui pousse les vieilles bourgeoises à accueillir un jeune plombier à peine diplômé de son CAP, en déshabillé rouge digne d’un vieux travesti de chez Madame Arthur. Ce mélange des genres qui pousse les patrons quinquagénaires à laisser traîner nonchalamment leur main sur l’épaule de leur jeune secrétaire payée au SMIC. Ce mélange des genres qui vous pousse, vous mesdemoiselles, à mettre une jupe courte le jour où vous songez demander une augmentation à votre supérieur (ce que vous appelez pudiquement « mettre tous les atouts de votre côté »), ou qui vous incite, vous messieurs, à exhiber la grosse cylindrée de votre entreprise dès le premier rendez-vous, pour convaincre Madame que vous en avez dans le pantalon…
En un mot, le mélange des genres qui fait flirter et se confondre dans les esprits « vie privée et vie publique » (Mireille, si tu nous lis…), vie sentimentale et vie professionnelle, salaire et mensurations intimes…
Et bien, c’est ce mélange des genres là, qui fait qu’un dimanche matin, à 11 heures, le cerveau encore embrumé des vapeurs éthyliques de vodka pomme de la veille, vous vous demandez avec consternation si vous n’avez pas confondu votre compte meetic avec votre boîte aux lettres professionnelle… Car, contre toute attente, vous venez de recevoir un exemplaire de mail dit « mail de motivation », censé permettre à son auteur de décrocher un… disons… « entretien d’embauche », auprès de vous…
Autant dire que le candidat sera recalé d’office… Car, ces mails, directement inspirés du célèbre best-seller « 100 modèles de lettres administratrives », vous donneront indubitablement l’envie de vous pendre avant même d’avoir rencontré leur auteur.
Entrée en matière tout en souplesse, avec une formule simple et courtoise, adressée directement à l’opératrice de saisie du service remboursements de la caisse d’assurance maladie, que vous n’êtes pas : Chère Mademoiselle, Veuillez, je vous prie, avoir l’amabilité d’excuser par avance la liberté que je prends en vous demandant de consacrer un peu de temps à lire cette lettre*.
Contredisant toutes les règles de la nature qui veulent que, dans la brousse, le mâle soit conquérant et actif dans son approche de la femelle, l’auteur s’empresse ici de s’excuser de vous déranger, non sans ajouter quelques justifications des plus glamours : Je fréquente le site depuis peu de temps : en fait, je profite de l’offre de meetic 1 mois offert pour 1 mois acheté. (Au moins, vous avez déjà une petite idée de qui paiera l’addition à votre premier resto). Précisions immédiatement suivies de l’objet de la missive : Si je vous contacte bien entendu c’est tout d’abord pour faire votre connaissance et faire naître une amitié qui nous permettra d’échanger quelques courriels. (incroyable… on pensait que c’était pour nous proposer de faire un bridge…)
Vient ensuite la traditionnelle présentation du candidat, censée donner une image flatteuse de ce dernier : pas encore trop courbé (1m79), ma chevelure est chatain, n’a pas blanchi et reste bien épaisse. Avec des formules saisissantes de subtilité langagière : j’ai 32 ans de bon sens et d’adresse. Et une maîtrise de l’art de la communication à la hauteur du PS aux dernières présidentielles : Salarié, je me lève chaque jour ou presque, pour exercer ma fonction de chef de projet RH. Mes collègues mais aussi mes ami(s) (es) car j’ai une vie sociale en dehors de mon job, semblent me trouver supportable. (tout de suite, on a envie d’y goûter…). Les qualités sont énumérées, avec une précision et une virtuosité stylistiques qui feraient pâlir de jalousie un membre de l’Académie Française : bon bricoleur et créatif, j’aime les belles choses contemporaines ou traditionnelles, l’art abstrait, j’aime la nature, la simplicité, la bonne bouffe, les gens souriants. Je suis plutôt doux, plutôt tendre, plutôt respectueux, plutôt réservé, avec un grain de folie. (c’est gentil de préciser le grain de folie, effectivement, ça ne sautait pas aux yeux..)
Quelques détails montrent avec certitude que nous avons affaire à un fin connaisseur de la gente féminine, sachant communiquer en conséquence : Je ne regarde pas le foot toutes les semaines à la télé, juste quelques matchs d’équipe de France, j’aime les sports mécaniques, le poker, aller au ciné, resto, faire les magasins ne me dérange pas. Puis le message précise la recherche du candidat en matière de partenaire, et là, ça rigole pas : S’agissant de ma recherche, mon objectif est clair et ambitieux : une femme pour la vie, prête à s’engager, à fonder une famille. Bien entendu cette personne est idéalement agréable, attentionnée, intelligente, cultivée et jolie. (tout comme toi, en somme….)
Avant de s’achever par une formule de conclusion des plus engageantes :
Pour de plus amples informations, et avoir ma photo, voici mon mail et msn : gros boulet@hotmail.com
Passées la consternation de la première lecture, l’envie humaine d’aider ces pauvres internautes à retrouver le chemin du bons sens, et la logique question « Pourquoi, bon sang, pourquoi s’auto-saboter à ce point?!! » qui brûlerait les lèvres de toute femme normalement constituée, une autre interrogation surgit dans notre esprit : Peut-on envisager la possibilité que cette approche cache en fait une stratégie de séduction savamment orchestrée?
Après tout, peut-être avons-nous affaire à des serial dragueurs, qui ont vu là le moyen imparable d’attirer dans leurs filets de pauvres et innocentes célibataires à la recherche d’un mari fiable et sérieux? La prose administrative serait ici un gage de sérieux pour la destinataire, une façon de lui faire comprendre qu’avec ce genre d’individus, il n’y aura jamais de souci de découvert sur le compte commun, et que la date de l’anniversaire de mariage sera soigneusement marquée dans un petit agenda (avec un code couleurs, pour la distinguer des autres dates…).
Ou peut-être sont-ce simplement de jeunes internautes incultes et nuls en orthographe (pléonasme?), qui, ayant constaté le peu de succès de la prose SMS auprès de la gente féminine, se lancent dans une adaptation/compilation des différents modèles de lettres qu’ils ont pu dénicher sur internet, sans voir que ceux-ci sont tirés d’un site d’aide aux contribuables en difficulté…
Non. La réalité, à l’instar de ces missives plates et insipides, est plus simple que cela, et aucune stratégie tordue n’est à trouver là-dedans. Ici, le degré zéro de l’écriture rejoint le degré zéro de compréhension, et tout est à prendre au premier degré.
Alors, dans ce cas, qui se cache donc derrière ces messages, qui rivalisent de romantisme et de lyrisme avec tant de subtilité?
Ne cherchez pas plus d’originalité dans leur pseudo que dans leur prose : vous les retrouverez invariablement sous des pseudos tels que David_32ans, Lionel_de_paris, ou encore sérieux_et_tendre. Ils sont à plus de 60% des comptables, à 30% des employés service clientèle, ou des fonctionnaires de l’administration, et 100% des perdants ont tenté leur chance.
Leur déformation professionnelle est telle que, si il vous venait l’envie de partager votre vie avec un de ces « Veuillez trouver ci-jointe ma personnalité », vous risqueriez fort de vous trouver confrontées à des situations un brin ubuesques : après un dîner en amoureux, plutôt que de vous demander si vous avez passé une bonne soirée, il vous ferait remplir un questionnaire détaillé de « satisfaction client ». En plein ébat, l’animal serait capable de vous demander si vous en êtes au petit 1) ou au petit 2) de votre orgasme. Et comme message de Saint-Valentin, il vous ferait le fameux coup de la « recette de l’amour » (mais si, vous savez : « Pour faire une histoire d’amour, il faut une pincée de générosité, une bonne dose d’écoute, un soupçon de compréhension, etc etc… »).
En conclusion, vous aurez aisément deviné que si vous rêvez, telle Emma Bovary, qu’on vous emporte très loin, mieux vaut, pour cette fois-ci encore, passer votre chemin…
