Ce livre est avant tout une réponse à une tentation critique courante en ce qui concerne l’œuvre balzacienne : la psychanalyse. La Comédie Humaine s’y prête, il faut le reconnaître, jusque dans son titre qui est une invitation à peine déguisée au divan. Malheureusement, les catégories psychanalytiques ont souvent été plaquées sur l’œuvre balzacienne, au mépris des catégories de l’auteur lui-même – théories dont Michael Lucey nous fait rapidement comprendre qu’elles sont plus lâches, plus élastiques et plus poreuses que ce que l’on voudrait nous faire croire. Surtout, nous dit-il, la lecture psychanalytique s’est construite d’après un certain modèle familial et sexuel traditionnel : le couple hétérosexuel avec ou sans enfant (mais dans sa fonction inséminatrice, comme dirait l’autre)…
Négligées, les autres formes de sexualité – notamment homosexuelles. Abolies, les autres formes de relations, de couples –« marginales » au sens large, « queer » comme il dit.
Plutôt que d’ajouter une énième problématique psychanalytique à un paquet d’autres, Michael Lucey choisit le pouvoir, comme porte d’entrée dans l’ouvre balzacienne. D’où, ce titre, les Ratés de la famille. On mesure avec une délectation certaine l’ironie tout à fait psychanalytique, justement, de ce titre et de cet angle.
A l’évidence, pour celui qui connaît mal l’œuvre balzacienne, le livre de Michael Lucey semblera un peu sec, voire hermétique. Son propos n’est pas l’homosexualité au début du XIXe siècle, ou le célibat, ou la différence sexuelle. Ce n’est que dans le cadre de la Comédie Humaine que cela l’intéresse. En revanche, pour l’amateur du Cousin Pons, du Père Goriot ou du Lys dans la vallée, une fois au chaud entre les pages des romans de Balzac, on a justement l’occasion d’un très beau regard sur la différence sexuelle, le pouvoir et la famille au début du XIXe siècle. Armé de sa compétence balzacienne, ce livre se lit comme un récit, comme une chronique, de ces années-là – sous le patronage de Foucault et en compagnie de quelques écrivains parfois trop rares, comme Arsène Houssaye ou Georges Sand. On assiste alors à l’affrontement entre une forme établie, traditionnelle, légale de famille bourgeoise et des formes déviantes, alternatives ou marginales de relations humaines et sexuelles.
Etude solide, abordable, Les ratés de la famille réussit le tour de force de renouveler la critique balzacienne classique sur des questions aussi rabattues que celles du pouvoir ou de la sexualité (et pourtant, on publie sa bonne vingtaine de livres tous les ans sur le romancier, et ces questions-là ne sont pas les dernières). C’est probablement cette alliance si particulière d’une culture européenne qui a Foucault pour seconde nature, et d’une méthode ouverte de recherche – très pluridisciplinaire, très américaine.
La lecture intégrale est recommandée, mais il est possible de prendre un chapitre ici, un passage-là – et d’en faire une lecture de chevet agréable. Il y a seulement le risque que votre partenaire de lit vous trouve un peu bizarre. Mais de cela, vous avez l’habitude, non ?
