
« Monsieur Fau, ça ne prend pas : ce n’est pas vous sur la photo, on sait tous très bien que vous ne mettez jamais le pied chez la manucure. »
Le porno, c’est comme l’innovation technologique, c’est une question de génération. Mon maître (quatre-vingt quinze au moins, il avait un physique de basketteur. De basketteur un peu fort, certes. Et anglais. De grand rugbyman anglais, ça vous va, bande de tatillons ?) Douglas Adams l’avait bien énoncé, et carrément sous forme d’une série de règles : « 1. Tout ce qui existe déjà quant on naît est normal, ordinaire, et s’intègre dans le fonctionnement naturel du monde. 2. Tout ce qui est inventé alors qu’on a entre quinze et trente-cinq ans est nouveau, enthousiasmant, révolutionnaire, et on peut probablement y faire carrière. 3. Tout ce qui est inventé alors qu’on a plus de trente-cinq ans est contraire à l’ordre naturel. » (1) Eh bien, pour le porno, c’est la même chose : certains spectacles luxurieux paraissent de la plus haute indécence (et donc, la plupart du temps, de la plus haute excitation) aux yeux de certaines générations déjà un peu emplumées par les ans mais de la plus grande banalité aux yeux des générations nouvelles, frais terreau de l’avenir de l’humanité ou vils sauvageons dénués de moralité prêts à entraîner la civilisation dans la perte et la damnation, c’est selon. Que cela soit bien ou mal, progrès ou régression n’est pas ici (et ne sera jamais) mon propos : je me limite à noter un fait statistique – 99,9 % des adolescents du XXIe siècle savent à quoi ressemblent deux adultes se consacrant à la plus ancienne activité de l’histoire humaine, juste après manger, boire et dormir. Il y a un siècle, un homme pouvait arriver à sa nuit de noces sans savoir de quoi avait l’air un clitoris (et passer sa vie sans savoir à quoi cela sert, ce qui est bien pire encore). Evidemment, ce n’est pas parce qu’on dispose de monceaux d’informations qu’on arrive à construire quelque chose qui tient debout avec. Il en est sur ce point du sexe comme de la culture : la mise en pratique efficace du savoir n’a pas grand chose à voir avec la capacité de stockage dudit savoir. Le porno, c’est ça aussi : de l’information sexuelle brute (épaisse), sans grille de lecture intégrée, sans guide ni comment(r)aire.
Parler de porno dans un machin qui s’appelle l’Autre Sexe, ça t’a une de ses gueules de redondance maousse, un peu comme de dire « Patrick Sébastien est vulgaire », « Christophe Hondelatte est mégalomane » ou « Carla Bruni est une starfuckeuse ». Certes. D’autant que le sujet est pratiquement sans fond, et qu’il y a peu de chance que je fasse autre chose que l’égratigner ce mois-ci. Mais c’est comme ça : en 2009, je vois grand, je cause démesure et titanesque, je m’attaque à Bach, Michel-Ange et John B. Root. Le Petit Larousse nous apprend que la pornographie est « la représentation complaisante de sujets, de détails obscènes, dans une œuvre littéraire, artistique ou cinématographique. » Voilà qui nous fait une belle jambe, puisqu’il reste du coup à définir « complaisante » et « obscène », avec tout ce que cela comporte de hasardeux, d’évolutif selon les époques ou les lieux et de difficile à appréhender (un peu comme ma bite après un plongeon dans l’eau des fjords hivernaux – enfin, si j’étais parti en vacances en Suède, si seulement…).
L’histoire de la pornographie est intimement liée à celle des médias, au sens large. Dès que les hommes ont cherché à communiquer, ils ont montré comment niquer. Dès qu’ils ont su peindre, ne serait-ce que sur des murs, ou sculpter ou je ne sais quoi d’autres, ils se sont mit à représenter force femelles alanguies et moult coïts plus ou moins acrobatiques. Pourquoi s’en priver ? Il s’agit après tout à la fois d’assurer la perpétuation de l’espèce par les voies naturelles et de prendre du sacré bon temps, voire du bon temps sacré, dans toutes les civilisations où sexe et religion étaient intimement liés. Dans les temps modernes, la représentation pornographique a suivi au plus près l’évolution des moyens techniques de reproduction et de diffusion. Les premiers livres « largement » diffusés – par colportage notamment – furent bien souvent des ouvrages grivois (à l’exception de la Bible, hein, bien entendu, qui a toujours été le livre le plus diffusé – mais, quitte à parler d’obscène, il faudrait parler quand même de pas mal de scènes de l’Ancien Testament qui se déroulent nettement au-dessous de la ceinture). Invente-t-on la photographie que l’on voit s’échanger sous le manteau les reproductions de donzelles en tenue d’Eve (cependant, la plupart du temps, fort peu excitantes selon les critères de notre temps : sic transit gloria genitali, comme dit le pédant, soit « ainsi passe la gloire des grosses chatasses poilues »). Fait-on bouger les images qu’aussitôt l’on se pique se faire évoluer à l’écran des corps dénudés et de leur faire accomplir quelque acte obscène, comme dit Larousse (et de toute façon, je rappelle qu’un des premiers films de l’histoire du cinéma met en scène un train qui rentre dans une gare – au niveau psychanalytique, difficile de faire plus clair). Trouve-t-on un moyen de stocker ces images sur des petites bobines de bande magnétique que tout le monde peut regarder chez soi, qu’aussitôt l’honnête homme des années 80 se retrouve à crouler sous les VHS en même temps que sous les vestes trop larges, les mini-shorts, la cocaïne et les chansons de pop électronique interchangeables. Sans parler de l’internet, avatar jusqu’à présent ultime de la diffusion de l’image pornographique. Moins connu mais tout à fait exemplaire : la micro-mode des jeux vidéos pornographiques qui a explosé au début des années 80, en même temps que l’informatique ludique personnelle. Tout est bon pour montrer fentes, mamelons et fessiers, quoi.
Le tableau est clair : la communication de l’obscène a toujours existé et existera toujours, seul son média de prédilection change (et changera). Et, à cause de cela, change également notre rapport de familiarité avec l’image pornographique. On ne regarde plus une fellation en 2008, pardon 2009, comme en 1972. On ne la filme plus de la même façon non plus d’ailleurs. Je fais partie d’une génération qui a découvert le sexe filmé à travers les « érotiques soft » diffusés le dimanche en deuxième partie de soirée sur M6 ou, un peu auparavant, en prime time sur la 5 de Berlusconi : pas de plans rapprochés, pas de sexe turgescents, aucune scène « classée X ». Il s’agissait parfois de téléfilms tournés spécifiquement selon les critères de l’érotique non-porno, parfois de films X (souvent des années 70) amputés de leurs scènes explicites – et donc la plupart du temps assez ridiculement elliptiques. Pour regarder du porno, il fallait attendre le premier samedi du mois, et regarder le traditionnel porno hard de Canal + – sans décodeur, bien sûr, ce qui nous fatiguait les yeux et la tête bien avant de nous épuiser la verge.
Résultat de cette éducation filmique à base de gens qui se frottent les uns au autres en gardant leurs sous-vêtements et en poussant des soupirs de caribous en rut : lors de mon premier rapport sexuel, je ne savais même pas que j’avais le droit de m’aider de la main pour pénétrer ma partenaire. Si, si, je vous jure. Je ne sais pas ce que je croyais – peut-être que la nature était si bien faite que les deux sexes s’emboîtaient exactement et sans effort… Bien sûr, j’ai vite compris ce qu’on attendait de moi, mais ce fût quand même un moment de trouble que j’aurais préféré éviter. Peu après, je découvris la pornographie proprement dite, et la plupart de mes doutes de jeunesse furent levés – d’autres me vinrent, mais c’est une autre histoire…
Tout cela pour souligner qu’il existe une dimension informative dans la pornographie. Je n’ai pas dit « éducative », car, je le répète, ce n’est pas parce qu’on sait quelque chose qu’on sait forcément quoi en faire. Que cela soit un bien ou un mal, peu me chaut : je me borne à constater que l’image pornographique est une composante de la culture iconographique contemporaine, et puis basta.
Bon, je vois gros comme ma b… euh, comme une maison, on va dire comme une maison plutôt, question de vraisemblance – que j’arrive déjà à la fin de ma chronique du mois, et que j’en suis à peine à l’introduction de mon sujet. Va falloir penser à bosser la concision, monsieur Fau. Et non, ce n’est pas la peine d’essayer de vous enfuir, je n’ai pas dit circoncision. Ou alors étaler votre propos sur plusieurs mois, hein, c’t’une solution aussi. Ah ben oui, vous allez faire ça. Comme ça, vous êtes libre, pour l’heure, d’aller dresser le grand mât, faire claquer au vent votre fier étendard, visiter la soute avec votre moussaillonne préférée, décharger à la main sur quelque quai exotique, explorer les grottes humides et sombres de quelque île inexplorée, bref mettre la main de l’homme là où la nature commande de la mettre, et pas que la main, si vous voulez mon avis.
Ou pas.
Et c’est ça qui est bien.

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Plaît-il?
It was dark when I woke. This is a ray of snhsuine.
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