Il était une fois un couple avec un couple. Mais cette fois là, femme contre homme, homme contre femme, ce fut un véritable échange, notre premier, et il nous combla.
Pendant toute une nuit, nous avons troqués nos peaux, nos attentions et nos vices. Dans notre appartement, nus dans la moderne ville, nous nous crûmes primitifs.

Au commencement, il y avait des huîtres, belles et grasses, qui devaient égayer un samedi soir un peu désoeuvré. Qui chantera les charmes érotiques de ce coquillage ! « A l’intérieur l’on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament ( à proprement parler) de nacre, les cieux d’en-dessus s’affaissent sur les cieux d’en-dessous… » a dit le poète. On a répété maintes fois que ses courbes et ses bosses figurent l’antre féminin. Son goût aussi n’est pas sans affinités avec les effluves salés des sexes, quoique plus complexe. Mais, il faut dire la satisfaction conquérante de l’ouvrir et de répandre ainsi son jus sur ses doigts. Et d’engloutir et de croquer cet amas de vie venu du fond des âges marins dont nous venons aussi, moi, je m’en délecte comme un sauvage cannibale. Nous forcions donc la matrice aquatique, et nous nous régénérions de la manger. Dans le bruit des succions et les odeurs de marée, notre chair redevenait humide et vivante, prête à sortir de la coquille de ses habitudes, pour s’unir à d’autres.

Je m’inondais des saveurs du dernier mollusque quand ma belle chavira et proposa d’aller au sauna. L’enchaînement, là, s’est perdu. Le sauna, agréable, mais on savait comment cela finirait. Je lançai l’idée de Net échangisme. Net échangisme, le marché des amours libérées et cependant si désespérément
formatées, le royaume des sans poils, des corps plastiques et des sexes TBM[1]. Net échangisme, tentant, mais entre la horde des hommes seuls et l’élite du cul en tenue de soirée, on y rencontrait rarement nos semblables. Exemple, un couple : « on s’échange mais chaque couple séparé dans une chambre ». Et le plaisir de voir ma moitié crier devant moi ? « Non, bonne soirée ». Fin de la discussion, pas l’ombre d’une chance n’est laissée pour se découvrir, pour se perdre. Tristes personnes. A quoi sert l’échange si c’est pour refuser le risque de changer. Niet !, Net échangisme.
Nous allions finalement nous rabattre sur le sauna quand un dernier message nous arriva : « Bonsoir vous êtes charmants, nous aimerions faire votre connaissance ».
Un clic sur la fiche. Un jeune couple. Des photos assez artistiques sans visages : des poses en clair-obscur, une superbe paire de seins laiteux et une queue dressée fièrement entre deux fesses pleines. Une annonce accueillante. Nous fûmes titillés. Mais oui, faisons connaissance. Il était onze heures du soir.
Il est une heure du matin. Entre temps, nous avons rangé, enfoui nos huîtres, trouvé de l’alcool. Nous tourbillonnons sur notre désir quand ils arrivent.
Les salutations sont simples. Ils sont plus jeunes, ce qui me rassure. Ils vont s’offrir, cela semble acquis. Je savoure mi anxieux mi excité le passage au réel : ces visages qui enfin s’animent, ces gestes qui ne peuvent plus mentir, et la tenue, assez légère, de cette nouvelle femme, dernier voile entre sa nudité et moi.
Ils sont plutôt sages, presque timides. Nous parlons de nos expériences, nous parlons de coquineries, nous parlons de sexe mais nous ne faisons qu’en parler. Il n’y a pas de doutes cependant, les choses vont se faire. Il nous faut ce temps de paroles pour nous apprivoiser, installer nos présences, atténuer la brusquerie de ce qui est tout de même une intrusion dans nos intimités. Il nous faut donc parler alors que chacun voudrait se taire.

Je propose comme transition un jeu assez bête mais qui a fait ses preuves : une « strip-bataille ». Il s’agit bien du jeu de cartes mais agrémenté là d’une règle qui autorise le vainqueur d’un duel à demander ce qu’il veut à la personne de son choix.
Je me souviens des seins de cette femme que son homme fait dégager d’un puissant soutient-gorge noir : ils sont lourds et tombent un peu plus que sur les photos mais ce défaut ravit ma gourmandise.
Je me souviens du premier baiser que j’ordonne aux deux femmes. Leurs gros seins déjà nus se heurtent, leurs lèvres timides au début s’ouvrent, leur langue finissent par lier leur corps dans une magnifique étreinte.
J’entends entre nos quatre corps, la vibration du désir.
Je me souviens que ma moitié, victorieuse, leur demande de se laisser aller comme s’ils étaient seuls chez eux. Je revois la fille prendre en bouche le membre encore mou de son homme et comme s’engager obstinément à le ravigoter ; je vois sa croupe monter et descendre ; et la queue de son mâle répondre présente. La mienne n’est pas en reste.
La vibration se fait éclair. C’est le moment.
J’amène ma belle près d’eux. Je l’embrasse en caressant les fesses de l’autre qui s’arrête pour nous sourire. Elle vient vers moi, ma belle va vers lui.

Il est inutile de tout raconter. Baise animale et complice. Nos goûts étaient communs.
Les hommes ont entouré les femmes, contourné leurs dernières pudeurs et les ont fouillées avec obscénité ; les femmes les ont accueillis, ont laissé leurs cuisses s’amollir et ont ressenti l’impérieuse envie d’être remplies.
J’ai eu plaisir à soumettre une autre femelle tout comme à voir ma moitié se laisser aller sous les coups de butoir directifs de mon comparse.
Qu’il est doux de chuchoter d’abord gêné des mots cochons sur un cul qu’on vient à peine de connaître et de voir qu’ils produisent leurs effets.
D’agripper fermement la tête d’une femelle pour qu’elle embrasse goulûment sa belle, et d’ainsi souiller d’amour celle qu’on aime par la voie des autres.
De sentir que cette coquine qui au début, n’osait mélanger franchement sa langue à une bouche étrangère, se donne maintenant tout à moi et attend de ma queue les clés de sa jouissance.
Nous nous sommes partagés et repris, accouplés et reposés, abandonnés tout en restant à sa moitié.

Il était six heures du matin quand la fatigue nous arrêta. Nous sentions la sueur et le sexe. Le désordre avait repris notre salon. Et nous parlions à nouveau. Nous ne parlions plus de sexe mais de nos vies, de nos métiers, de nous, et tout cela était délicieux de spontanéité. Peut-être avions-nous besoin de nous retrouver en tant qu’hommes après avoir fait les bêtes. Peut-être attendions-nous un dernier sursaut de volupté et de vice. Le sommeil l’emporta, nous promîmes de nous revoir.


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