Il était une fois un 14 février du début de ce siècle, quatre jeunes femmes hétérosexuelles célibataires et un sapin de Noël.
Je fêtais la Saint Valentin avec ma colocataire et deux de ses amies, au pied du sapin que, pour faire plaisir à ma mère, j’avais acheté quelques semaines auparavant, et qui finissait là de crever doucement.
Quelques éléments de contexte. Ma colocataire et ses copines étaient diplômées, professionnellement actives, gagnaient honorablement leur vie et correspondaient à peu près au profil de ce qu’on commençait à l’époque à appeler les « célibattantes ». Plutôt jolies, talons, maquillage, shopping le samedi après-midi, afterwork en semaine et sorties les week-ends dans des lieux dits branchés de la capitale, and Co.
Un autre point commun les réunissait : elles avaient passé la majeure partie de leur vie sans hommes en particulier, et se défendaient plutôt d’en avoir besoin, alors même qu’elles parlaient beaucoup, beaucoup d’eux. Quelques aventures ici ou là, quelques « sexfriend » ou coups d’un soir, mais, sauf pour l’une d’elles qui avait connu une histoire à l’âge de vingt ans, jamais un homme n’avait pris une place dans leur vie. Non. Je les connaissais, de plus ou moins loin, depuis presque dix ans : elles avaient cheminé seules, sans s’installer dans une relation amoureuse un tant soit peu durable, sans même une vie sexuelle régulière.
Moi pour qui le sexe et les relations amoureuses étaient grosso modo le point central de l’existence, j’avais jusqu’ici vécu, pour beaucoup, dans l’espoir de construire avec un homme, une relation épanouissante : leur situation m’était tout-à-fait étrangère. Même dans mon célibat, qui durait depuis six mois environ, les hommes et le sexe étaient omniprésents et j’allais de rencontres en expérimentations. Je sortais, me baladais sur Meetic, discutais, écrivais, rencontrais. J’en profitais pour flirter avec la diversité des essences masculines.
Revenons à cette St Valentin. La discussion est partie en vrille précisément au moment où l’une d’elles, prenant moult pincettes je le voyais, m’a dit que j’avais peut-être un problème avec les hommes et l’amour, qu’il n’était pas normal que ça soit si important pour moi, notamment que je passe si longtemps sur des sites de rencontres. Mais pourquoi avoir tant besoin d’un homme ? me demanda-t-elle en faisant les gros yeux. A l’entendre, ça l’étonnerait pas que ça soit un peu pathologique.
Ma première réaction, outre que je me demandais comment elle pouvait bien avoir une idée du temps que je passais sur des sites de rencontres et donc soupçonnais ma colocataire d’en faire un sujet de conversation de leurs soirées désœuvrées entre filles, fut de protester. Non, je n’avais pas de problèmes, j’appréciais de vivre seule. Et puis très vite, je n’étais pas à l’aise dans cette argumentation. Elle avait raison : je passais un temps considérable sur ces sites, à écrire des mails, à tchatter, j’avais du rencontrer une douzaine d’hommes au cours des six derniers mois, mais surtout, je ressentais depuis quelques temps un manque terrible de ne pas partager ma vie avec quelqu’un. Fort agréable au début, mon célibat commençait sérieusement à me peser. J’avais bien essayé, je n’y arrivais pas. J’étais seule, trop seule, ma vie sexuelle avec plusieurs « amants » ne me satisfaisait plus. J’avais besoin d’un homme dans ma vie. Un seul, longtemps.
Je leur ai dit. Là, ça y’était, j’avais avoué ma faute, elles pouvaient me dire ce qu’elles semblaient avoir sur le cœur depuis des mois : je n’étais pas indépendante, je n’étais pas capable de vivre pour moi-même. Elles avaient même l’idée que j’étais prête à rencontrer n’importe qui plutôt que personne. Mais le plus important dans leur discours était que mon « problème » était mis au regard de leur indépendance à elle, de leur liberté féminine. Et puis, les ami(e)s, ça apporte tout ce qu’il faut. D’ailleurs, si homme elles rencontraient, hors de question d’y renoncer à cette liberté et à leur groupe d’ami(e)s à tel point qu’elles ne savaient pas si elles étaient « prêtes » à vivre une histoire amoureuse. Effectivement, depuis toutes ces années, leur identité s’était construite en dehors d’une relation suivie avec quelqu’un, en dehors d’une dimension sexuée et sexuelle partagée. Elles n’avaient jamais été la femme de, et ne s’en portaient pas si mal à les voir pavaner ainsi devant ma faiblesse.
Elles continuaient : il ne faudrait pas que je m’étonne si ça ne marche pas, les sites de rencontre. L’amour, on ne le provoque pas, c’est inutile. Il vient quand on ne l’attend pas, c’est la règle. Mais où ? Quand ? leur demandais-je ? N’importe où, n’importe quand. Dans une manif, un homme les ayant d’abord discrètement regardées derrière sa banderole, les inviterait naturellement à prendre un café lors de la dispersion des troupes ; ou au supermarché, dans un même élan qu’elles, il tenterait de rattraper la bouteille de vin prête à tomber du tapis roulant ; ou bien il ferait un peu trop de bruit avec sa petite cuiller au café pour attirer leur regard et entamerait dans la foulée une conversation passionnante ; ou encore, au gymnase ou à la piscine, il leur ramènerait gentiment la veste qu’elles avaient oublié après le cours. Voilà, c’était simple. L’homme surgirait.
Et puis même, imaginons que je rencontre quelqu’un sur internet, qu’est-ce que j’allais raconter à mes enfants et petits-enfants ?
Fichtre, je n’y avais pas pensé. C’est vrai que ça fait moins bien que le type à la banderole, une histoire d’amour qui part d’un rencard sur meetic. Ce que j’ai réussi à leur dire, c’est qu’il me semblait ne pouvoir être pleinement femme sans un homme avec qui partager cette « condition », et accueillir la sienne. Que je me sentais sans cela inachevée, frustrée. A ce moment de la discussion, je l’ai vu dans leurs yeux, on touchait du doigt mon véritable problème : une conception de la femme liée à l’homme, donc complètement archaïque et qui remettait en cause toutes ces luttes féministes qu’elles convoquaient sans les connaître.
Mais voilà, comment dire la valeur de la confrontation de deux histoires, deux identités, en outre de genre différent, dans une relation impliquant sentiments, émotions, plaisirs, sexe, enjeux à court, moyen, éventuellement long terme ? comment dire son rôle dans la construction de soi, à quelqu’un qui ne l’a jamais connu ? Je ne pouvais leur répondre, j’étais déclarée malade par des jeunes femmes n’ayant non seulement jamais connu la santé, mais prétendant que la santé, finalement, hein, on s’en passe bien.
En effet, dans ces conditions, on s’en passe. A bien y regarder, les demoiselles en question n’étaient pas idéalement placées pour me faire la leçon sur la manière dont je gérais mon rapport à l’amour, au sexe, aux hommes. Ce sont les mêmes qui se sont retrouvées à des rendez-vous foireux, où personne n’a rien à se raconter. A passer des nuits avec des rustres qui leur ont sauté dessus et les ont laissées avec un goût amer le lendemain. Les mêmes qui évaluent la qualité d’un rendez-vous au temps que le premier texto de l’homme en question met à arriver après leur rencontre, puis débattent collectivement pendant des heures du sens de la moindre virgule dudit texto (si tant est qu’il ait été envoyé). Mais aussi, ce sont elles qui se rendent, pour des soirées entre copines dans quelque bar, apprêtées davantage encore que lorsque je me rendais à les rendez-vous ouvertement sexuels avec mes amants. Leur rapport aux hommes est entravé par le jeu de dupes qu’elles cultivent entre filles : si elles sont seules, ce n’est pas parce que personne ne s’intéresse à elle, non, c’est parce qu’elles n’ont pas trouvé un homme à leur hauteur. Et les filles qui n’ont pas trouvé d’homme à leur hauteur, elles se maquillent, beaucoup, et marchent la tête haute.
Cette soirée m’a laissée avec un peu de colère et de tristesse. Nos relations avec les hommes souffrent de conceptions féminines de l’amour et de la liberté qui laissent peu d’espace à l’altérité. Aujourd’hui, deux ans plus tard, je crois encore davantage à la puissance de la relation amoureuse dans la construction de soi : célibattante je ne serai jamais, célibataire épanouie guère longtemps, célibattue d’avance. J’ai besoin d’expérimenter, le temps qu’elle dure, une relation avec ses chaos, ses tristesses, son temps qui passe, son désir qui se transforme, pour caresser de temps à autres le petit plaisir fou de partager l’essentiel. Construire ce lien privilégié que constitue le partage d’une condition sexuelle, pour vivre, mûrir et vieillir pleinement en tant qu’individu femme. Reconnaître ce besoin, c’est faire un pas vers l’autre, pour la véritable cause des femmes, et celle des hommes.
