L’objet inutile du mois, je l’ai découvert dans le post du 10 août dernier des 400 culs, le blog d’Agnès Giard que je lis toujours avec intérêt, gourmandise et assiduité, mais dans ce cas précis, une fois n’est pas coutume, avec une pointe d’exaspération qui va non seulement me fâcher avec cette honorable consoeur, mais aussi la communauté lesbienne dans son ensemble, and last but not least avec les tauliers de l’échoppe dite du Passage du désir, qui commercialise l’objet du délit « en exclusivité » et se trouve être le partenaire tout-ce-qu-il-y-a-de-plus-officiel de la cérémonie des Camille d’or, dont je suis, ahem, le, comment dirais-je, organisateur. Comme ceci est embarrassant. Mais baste.
L’objet inutile du mois s’appelle « One », a été pensée par Alice de Rock, étiquetée lesbienne, pour la marque « Wet for her », étiquetée lesbienne elle aussi. Son principe est on ne peut plus simple : un moulage en silicone d’une reproduction agrandie de deux doigts creux, dans lesquels il s’agit d’enfiler ses doigts pour se prodiguer une pénétration.
D’un point de vue militant, les arguments ne manquent pas de charme. Je cite Agnès :
1. « La plupart des godemichés fabriqués en France ont des formes phalliques ou dérivées du phallus (formes d’obus à canon, de missile sol-sol ou de grenade). Baptisé One, le sextoy en forme de doigt, lui, réhabilite la masturbation féminine. Cela peut sembler anodin. Pourtant, rien n’est plus symboliquement important que ce détail. »
A cette nuance près que les deux doigts en questions, collés, et donc indissociables, reproduisent le symbole phallique, qui n’existe pourtant pas quand les deux doigts sont libres et autonomes. One propose donc aux femmes de remplacer leurs vrais doigts par des faux doigts, l’autonomie en moins et la symbolique phallique qu’on cherchait au départ à dénoncer en plus. Depuis la création du MODEM, je n’avais rien vu d’aussi absurde.
2. « Il arrive souvent que les femmes ne le [point G] découvrent que par hasard, sur le tard. « Quel dommage« , soupire Alice de Rock. C’est contre cette forme d’ignorance qu’elle se bat, en clamant haut et fort qu’elle a créé un “jouet pour femmes”. Bien que tout le monde parle du « point G », peu de femmes demandent à leur partenaire de les faire jouir avec la main. La pénétration génitale à l’aide du pénis reste la pratique dominante en matière de sexualité en Occident. »
Plutôt que d’inciter les femmes à demander à leurs partenaires masculins de plus et mieux utiliser leurs doigts, on leur fabrique donc un sex-toy qui les maintiendra dans le non-dit et donc l’asservissement à ces pénis patauds et bourrins, qui pourront donc continuer bien tranquillement à les marteler sans se soucier de leur plaisir. Bref, cet objet transgressif corrobore sans le vouloir le message aliénant de la presse féminine des Cosmo, Glamour & co, qui plutôt que prôner la verbalisation des ressentis sexuels au sein du couple préfère se faire l’apôtre du sex-toy sur le mode « il vous baise mal, faite vous jouir toute seule avec le nouveau joujou à la mode quand il aura le dos tourné», qui victimise les femmes en les maintenant dans le cloisonnement des genres, avec à la clé une solitude qu’elle peuvent toujours tromper en consommant. Car bien entendu, un sex-toy, ce n’est pas comme une Bible ou un Coran, on ne vous le distribue pas gratuitement dans la rue et One, avec ses 45 euros pièce, n’échappe pas à la règle.
Certes, le commerce n’est pas forcément l’ennemi de l’art ni la consommation celui du message, mais l’opportunisme de mauvaise foi qui consiste à brandir un argumentaire féministe pour baffrer sa part du gâteau n’est peut-être pas la façon la plus habile de le servir, le message. Au final, sa signification en est d’ailleurs presque inversée : en réunissant dans le même panier l’industriel du gode phallocentré et l’activiste lesbienne pleine de bonnes intentions féministes, le marché décidément juteux du sex-toy fait converger leurs réalisations vers un objectif commun : l’appât du gain. Dans lequel, c’est bien connu, tout se dilue, les idéologies en premier.
