Alors comme ça, l’Autre Sexe renaît, tout neuf, tout beau, encore plus riche et pratique que sa formule précédente ? Heureux lecteurs qui naviguez déjà dans les douces pages du web 3.4.5 sexuel et sexué ! A l’heure où j’écris ces lignes (et où je ferais mieux de faire autre chose de mon samedi soir, genre allez dragouiller Germaine ou Gertrude dans tel ou tel bar de la rue Oberkampf – ou entre la Madeleine et les Grands Boulevard à l’heure de sortie des bureaux si jamais je me décide enfin à cibler la trentenaire active…), je n’ai pas encore vu la moindre petite fenêtre, cadre, bout de code HTML, méga-super-applet de la mort qui tue ou autre, de cette nouvelle version de votre site préféré. Le suspense n’en est pour moi que plus prenant – j’en suis tout saisi jusqu’aux tréfonds de mon être. Et j’aime mieux vous dire que les tréfonds de mon être, ce n’est pas vraiment la porte à côté. Plutôt porte de Champerret ou porte d’Orléans.
L’écrin change, la perle demeure. Oui, dorénavant, quand je parlerai de ma prose, je dirai « la perle », et je ne tolérerai aucune remarque. Chaque mois, je vous parlerai donc de sexualité extensive, de la sexualité de ceux pour qui la sexualité « c’est cool/bien/carrément bon mais pas si grave que ça, au fond, il y a plein d’autres choses à faire dans la vie, quoi », ceux qui ne comprennent pas que la quasi-totalité des discours, en ce début de XXIe siècle (juste pour souligner que Néanderthal ou nos cousins les grands singes, c’était pas hier, ni même avant-hier), soient à ce point éro-centrés, ceux pour qui une sexualité réussie tient plus de la sexualité sereine et satisfaisante que de la sexualité de compétition ou d’exploration systématique, pour qui le couple est quelque chose de plus complexe que la simple entente/complicité sexuelle (sans en nier l’importance, cependant). Le mot d’ordre ne serait même pas « faisons peu l’amour, mais faisons-le bien » – ce qui serait pourtant déjà bien préférable à pas mal de situations actuelles – mais plutôt « faisons l’amour si et seulement si nous en avons envie, et non parce qu’il le faut, non parce qu’une sorte de pression sociale et d’air du temps nous ordonne instamment autant qu’inconsciemment de le faire ». Je vous parlerai, enfin, au nom de ceux qui acceptent et comprennent que, d’un individu à l’autre – et plus encore : indépendamment du sexe – les désirs et nécessités varient, parfois drastiquement, et qu’appliquer à la sexualité humaine un modèle unique qui garantirait félicité et vie réussie à tous et à chacun est aussi dangereux que contre-productif.
La sexualité « naturelle » n’existe pas : elle ne serait, si l’on en tire bien toutes les conséquences, que la satisfaction sans frein d’un désir animal. L’homme est un animal civilisé, et la civilisation – la « culture » – est indissociable de son animalité, pour le meilleur comme pour le pire. La sexualité « rationalisée » n’existe pas plus : l’intellectualisation à outrance ne mène qu’à une autre sorte de névrose, et à l’exclusion quasi-eugéniste, la systématisation des situations de détresse sentimentale et/ou sexuelle. Entre ces deux extrêmes, nous évoluons, ballottés comme de Charybde en Scylla, incapables de nous fixer, incapable de faire consciemment la part des choses entre notre culture et le discours social d’une part, les mouvements profonds de notre psyché (et de notre bas-ventre, hein, n’oublions jamais notre bas-ventre, il va de pair avec notre psyché) d’autre part. La sexualité extensive se voudrait, sinon une réponse, du moins une ébauche de compromis nécessaire, les premiers articles d’une constitution que tout un chacun sera amené (et encouragé) à amender.
Vous l’aurez compris : la chronique de ce mois-ci n’est qu’une petite parenthèse, et le gros du travail (oui, oui, vous pouvez m’appelez le gros du travail, j’assume embonpoint et incapacité à prendre de vraies vacances) reprendra le mois prochain, si vous le voulez bien, avec a priori la suite de la série de chroniques « Petit traité de résistance au porno con ». De ce côté-ci de Paris, l’été s’achève bientôt, et c’est bien heureux parce que je sentais quasiment les premiers effluves de ma libido commencer à se réveiller timidement. Encore un peu et j’allais me mettre à jeter un œil libidineux sur jupettes courtes, robes à fleurs et débardeurs échancrés, y compris sur mon lieu de travail. Et j’ai envie de dire : manquerait plus que ça. Manquerait plus qu’il me reste finalement quelques hormones, et qu’elles se décident à danser la gigue, la java et le menuet dans mon slip. Dieu sait ce dont je serais capable alors : expliquer à la serveuse des Gais Lurons les bienfaits du calcul intégral et du bronzage tout aussi intégral ; écrire des nouvelles érotiques et engager une jeune étudiante en lettre pour qu’elle prétende en être l’auteur, signe un contrat juteux avec un célèbre éditeur germano-pratin et pose en petite culotte sur la couverture (non, non, quelque chose comme cela n’arrivera jamais, c’est impossible, c’est de la pure fiction, bien entendu) ; raconter à la prochaine ouvreuse que je croise qu’elle ferait mieux d’ouvrir une autre sorte de salle obscure, et ce côté jardin autant que côté cour ; me rendre en string léopard et jabot de dentelles à la première cérémonie des Camille d’Or (c’est bientôt, et à ne pas manquer, bien entendu). Enfin rien faire que des bêtises, quoi. Comme dit John Wayne, décidemment l’homme le plus classe du monde, dans Rio Lobo d’Howard Hawks : « Permettez que je tire ? Moi, ça m’fait plaisir. »
Ou pas.
Et c’est ça qui est bien.
