Une question de Zoé, 19 ans: « Mon copain voudrait acheter des menottes pour m’attacher quand on fait l’amour. Ça craint ou pas? »

Je comprends ta défiance, et il faut effectivement traiter une demande de ce genre avec circonspection. Toutefois, peut-être ton copain ne cherche-t-il pas à t’assujettir, mais plutôt à vous affranchir l’un et l’autre des grossières limites de l’amour physique en faisant de chacune de vos étreintes l’occasion d’un jeu de rôle, d’une situation fictive dans laquelle vous devrez évoluer en interprétant chacun un rôle, et en vous conformant à des règles qui ne sont pas celles du quotidien. Dans ce cas, non, ça craint pas, bien au contraire. Ces changements de contexte, de règles, de personae visent à faciliter l’abolition de vos inhibitions, à vous permettre de passer outre les tabous qui régissent vos comportements, notamment sexuels, et, partant, à maximiser votre plaisir : débarrassés, ne serait-ce que le temps de vos ébats, du fatras social réglementaire que nous trimballons tous, vous pourrez vous consacrer sans réserve à des usages créatifs, plastiques, et éveillés, qui de sa craquette, qui de son panais.
Ainsi, si ton copain te propose des menottes, c’est peut-être qu’il veut simplement jouer à « L’Outrage À Agent ». Un classique. Un indépassable. Un fondamental parmi les fondamentaux. Certes pas très inventif, mais si votre relation est récente, si vous vous connaissez encore mal, ou si vous n’êtes pas coutumiers de ces jeux, il est indiqué de commencer par là, ou en tout cas par un des classiques, comme « L’Outrage À Agent », donc, ou « Infirmière, Venez Voir, J’ai Comme Une Grosseur », ou « Le Vol Est Tellement Agité Que L’Hôtesse Vient De Me Tomber Sur Les Genoux, Si Bien Que Ma Boisson S’Est Renversée, Et A Tâché Mon Pantalon À L’Entrejambe », ou n’importe quoi qui pourrait nécessiter d’appeler le proverbial Voisin à la rescousse (« Quelle Guigne, Je Tombe En Panne De Mastic Silicone Cependant Que Je Refais Le Carrelage De Ma Salle D’Eau, Vous Pourriez Me Dépanner ? »). Une fois que vous vous connaitrez mieux, vous pourrez passer à des jeux plus complexes, nécessitant des accessoires élaborés, des rudiments de médecine générale, voire un brevet de secourisme (« Les Paniers Paysans, C’est Bien, Mais Qu’Est-Ce Qu’On Touche Comme Courges, Je Ne Sais Simplement Plus Quoi En Faire », ou « Une Coloscopie, Pour Une Migraine, Vous Croyez Vraiment ? »), voire, carrément, vous risquer au bizarre (« La Féminité Postmoderne : Un Colloque Animé Par Geneviève De Fontenay, Victoria Silvstedt, et Éric Zémour ») – les limites ne se mesurant ici plus en secondes minutes ou en centimètres, mais bien en unités-de-mesure-de-l’imagination, et pouvant donc être infiniment repoussées.
Cela dit, attention. Ce qui précède reste hypothétique, et part de l’optimiste principe que, si le pire n’est jamais certain, le meilleur n’est pas non plus hors de portée. Reste qu’avant d’accepter, il te faudra quand même t’efforcer de lever toute ambiguïté, et sonder ton copain pour l’aider à verbaliser exactement ses attentes. Est-ce qu’il ne veut vraiment que d’honnêtes menottes, réglementaires, administratives, chaîne deux maillons soudés, acier chromé, double sécurité, sans lesquelles toute partie de « L’Outrage À Agent » ne serait qu’une imposture, ou, comme on peut aussi, hélas, le redouter, est-ce qu’il ne cherche pas plutôt à céder docilement à l’injonction ambiante, et à t’affubler de « les » menottes? « Les » menottes, là, ubiquitaires, incompréhensiblement ornées de fourrure synthétique rouge-rose, en vente dans la plus petite supérette ou offertes avec ton féminin usuel, et dont le malicieux Marché aurait réussi à le convaincre qu’elles étaient le gage de votre liberté, sexuelle à défaut d’autre? Non, mais, sérieusement? Des menottes? Pour vous libérer? Allons, mon enfant, allons. Reprenons-nous. Reprenez-vous. Le Marché, je vais te dire, Sa main est peut-être invisible, mais mon troisième œil me dit que Son majeur est inflexiblement érigé au plus délicat de notre rondelle collective, et qu’Il S’est montré un peu négligent sur le chapitre de la manucure.
Non, Zoé, fillette, sœurette, des menottes pour jouer, oui, mais pas ces menottes-là. Ces menottes-là ne sont pas tolérables. Ces menottes-là, envisagées sous le seul angle de ce qu’elles vous donneraient accès à la conformité, ne vous mèneraient en fait qu’à votre perte commune par le truchement d’une très délétère soumission – pas de la tienne à ton copain, mais de la vôtre à ce qu’On attend de vous. Ces menottes-là ne sont, précisément, pas jouables. Pourquoi pas une nuisette satinée et des mules talon-pompon, hein, tant qu’à faire? Non mais, tu te vois, battre le pavé, toute de morue revêtue, protestant énergiquement contre Sarko-Facho, agitant ta pancarte Casse-toi-pauv’-con, et faisant mine de résister à un Jules déguisé en flic en civil, le biceps ceint d’un de ces brassards orange fluo qui disent tellement la Force Publique, et qui s’efforcera d’abord, courtoisement mais fermement, de te ramener au respect de la fonction présidentielle, puis, s’avisant du caractère outrageant et répété de ton inconduite, finira par décider que maintenant c’est bon, vous l’aurez voulu, refus d’obtempérer, rébellion, outrage à agent, état d’arrestation, je vous passe les menottes pour notre sécurité commune et je vous emmène au poste. Tu imagines? Votre arrivée au poste? Toi, dans cette tenue, et ton copain te traînant par ces grotesques menottes-fourrure-synthétique-rouge-rose? Non mais tu envisages une seconde les réactions de ses collègues? D’abord en te voyant débarquer dans ta nuisette, autant dire quasi-nue, hein, et on a beau être flic, tout entier fait de rectitude, d’ardeur pour la chose publique, de respect forcené du règlement, on n’en est pas moins joliment carné, alors vas-y que « Je te demanderais bien les tarifs, mais j’ai idée que tu vas me faire des facilités », et que « Regardez-moi comme l’ultra-gauche s’émancipe dans l’intime », et encore que « Je vais t’en faire faire, des révolutions, moi, autour de mon chibre », je t’en passe et des pas moins fleuries, jusqu’à ce que l’un d’eux avise les menottes, et là pardon, à vos gilets de secours, mettez les canots à l’eau, on va essuyer un grain de rires agricoles – les plus malchanceux feront les frais des premières assauts, à traits réels , chargés au « Zaza Navarro », au « tonfa nervuré », au « Dirty Karouchi », les autres ne pourront que se féliciter de la disjonction horrifiée de leurs tympans, qui leur aura épargné une de ces redoutables tempêtes d’esprit qui ne soufflent, Dieu nous garde, qu’en Pandorie.
Ainsi, tu le vois bien, si vous voulez jouer à « L’Outrage À Agent », il faudra le faire dans un scrupuleux respect des règles, sans quoi vous risquez de passer un très sale quart d’heure.
Les règles, donc.
Tu vas camper une précaire, une salariée pauvre, qui manifeste contre le pouvoir en place parce que pas de thunes et plus guère de liberté. Lui va camper un flic. Tu seras habillée en urbaine-street-wear – non, pas de dessous précieux , je te rappelle que tu n’as pas le rond, et non, non plus, pas de talons ou de nudité-sous-un-trench, parce qu’il faut pouvoir t’efforcer d’échapper aux pandores si jamais ça charge, donc liberté de mouvements, donc baskets, et peut-être même pantalon de survêtement. Je sais, c’est pas très engageant, mais « L’Outrage À Agent » est ainsi prescrit. Si ton copain veut des menottes et de la lingerie, eh bien recollez donc cette extravagante pièce de fourrure sur vos menottes de pacotille, déshabille-toi en pute et farde-toi itou, et allez jouer à « Je Suis Une Star Du X », comme tout le monde, ou même, puisque le ridicule ne semble pas vous rebuter, à « Je Suis Une Star Du X Qui A Décroché Un Petit Rôle Dans L’Outrage À Agent » – et dans ce cas, vous n’avez vraiment pas besoin de mes conseils, il vous suffit de lire la presse. Sinon, si vous êtes décidés à faire les choses sérieusement, ce sera baskets-survêt. Ton copain, lui, sera déguisé en flic en civil. J’insiste sur ce point: ça reste un déguisement. Il devra donc porter son casual usuel, mais comme le ferait un flic, c’est-à-dire en mettant en œuvre les attitudes et postures nécessaires à ce qu’on comprenne qu’on a affaire à un flic auquel sa hiérarchie a ordonné de ne pas avoir l’air d’un flic, mais qui voudrait quand même qu’on devine qu’il en est un, parce que vraiment, ce qu’il aime, dans le métier, c’est l’autorité, alors, hein, pour être payé ce qu’on est payé, et respecté ce qu’on est respecté, si en plus on ne peut pas faire les gros yeux, merde. Moyennant quoi, son blouson finira par projeter l’idée d’épaulettes ornées de pattes galonnées, et son bonnet, ou à défaut son crâne, celle d’une visière.
Une fois les déguisements au point, il vous faudra vous joindre à une manifestation quelconque. Pas besoin de s’assurer d’une unité de thème avec tes propres revendications, il ne faut pas non plus compliquer les choses au point de les rendre impossibles. Vous pourrez donc vous joindre à n’importe quelle manifestation ou réunion publique, aux parents qui attendent leur marmaille à la sortie de l’école du quartier, ou aux hordes attendant l’ouverture de je ne sais quelle semaine de la viande au supermarché du coin. C’est égal, il faut juste un peu de foule, un peu de presse, et un peu de mouvement. Mais attention, toutefois, si vous rejoignez une vraie manifestation, garnie de vrais flics, prenez garde de ne pas vous faire repérer: ton copain pourrait se faire alpaguer pour port illégal de l’uniforme – « Mais vous plaisantez, vous voyez bien que je ne porte pas d’uniforme » – « Me prends pas pour une bleusaille, on voit clairement la projection de la visière, et puis, ça, là, ça, c’est pas le spectre de l’idée de 3 galons, peut-être? Hein? Capitaine, rien que ça? On se refuse rien, pire-que-racaille » – « Je vais vous expliquer, c’était pour un simple jeu érotique avec ma copine, et… » – « Ben voyons, un jeu érotique qui nécessite de mettre la sûreté de l’État en péril, de mieux en mieux. Attends voir, puisque tu veux jouer au capitaine, je vais te le présenter, le capitaine, il va te faire passer le goût du Mardi Gras et de l’hétérosexualité réunis » – et voilà Jules embarqué pour de vrai, 24 heures de garde à vue, au terme desquelles tu le retrouveras devant le commissariat, harassé, chancelant, le regard fuyant, mais réprimant ponctuellement une esquisse de sourire, rêveur, distant, incrédule, et t’assurant que tout ça n’est pas si grave, que, non, non, pas d’avocat, ça n’est rien, il n’y aura pas de suites, il faut juste laisser passer un peu de temps, tout va s’arranger, et certes le temps passera, mais ton copain aussi, se montrant dans vos étreintes de moins en moins empressé, de plus en plus distant, puis ne te touchant finalement plus, jusqu’au jour où, n’y tenant plus, tu finiras par exiger de lui des explications, et il finira par craquer, par fondre en sanglots, par tomber à genoux à tes pieds, oui, oui, il t’aime encore, non, non, ça n’est pas toi, ça vient de lui, il a besoin d’aide : est-ce que tu voudrais bien passer un gode ceinture et te déguiser en flic en civil pendant qu’il va enfiler un survêtement et des baskets? Hein? Dis? Tu veux bien? Et puis on va sortir? Juste à la boulangerie, là, en bas, y a toujours plein de monde le dimanche matin, ça ira bien? Hein? Oui? Dis oui? Je t’en supplie, qu’il dit. Je t’en supplie.
Et, non.
Non, il se trouve que non. Tu veux pas.
Ah mais non, tu n’as rien contre l’idée d’une évolution bisexuelle de votre couple, qui pourrait même finir en trio, hein, c’est pas le problème, tu es d’ici et de maintenant, alors tu sais bien que la réponse, quelque soit la question, doit être positive, mais si on pouvait reparler de tout ça un peu plus tard ? Là, c’est pas l’heure, c’est juste l’heure d’une bonne vieille tringle, bordel, à l’ancienne, c’est quand même pas compliqué, ou bien?
Vous allez donc vraiment vous efforcer de ne pas vous faire repérer par les vrais flics, tu vas protester trente secondes devant Jules, et que « Le président du pouvoir d’achat, ah ben bravo », et que « Travailler plus pour gagner plus, ah ben tu penses », et que « La croissance avec les dents, alors ça », et que « Casse-toi pauv’ con », et que « Ray-Ban », et que « Rolex », et puis « Allez, vite, vite, ça presse, là, je commence à perdre les eaux, j’ai assez attenté à la Figure Présidentielle, là, non, monsieur l’agent, qu’est-ce qu’il vous faut de plus, le mariage à Disneyland sauf si tu reviens que j’annule tout, putain, si j’avais su j’aurais ouvert une épicerie à Tarnac, tiens, ça aurait été plus simple », alors il finira par se décider, « Outrage à agent, rébellion, refus d’obtempérer… », et prenant immédiatement goût à l’énonciation des gages de son autorité, il en rajoutera probablement un peu, et « …délit de fuite, défaut de présentation de carte grise… », mais la sanction finira par tomber, « Je vous passe les menottes, et je vous embarque au poste », et vous voilà partis – vous n’irez évidemment pas au poste, hein, ne soyez pas idiots, mais bien chez vous, quand même pas dans votre chambre, au pucier, comme monsieur-madame tout le monde, non, il faut terminer la partie, même si ça commence à urger salement, mettons que ça te fera une expérience du tantrisme, donc pas dans la chambre, mais, mettons, dans la salle de bain – non pas pour jouer à « Ma Bonne Fée, Ma Bonne Fée, Fais Pleuvoir De L’Or », hein, il n’est pas non plus question de confondre les jeux, surtout ceux-là – enfin, quoi, tu te vois, aller manifester déguisée en Bonne-Fée-Qui-Fait-Pleuvoir-De-L’Or, avec le grand chapeau en papier crépon et les rubans, la baguette magique avec l’étoile, la grande robe à crinoline, et les bâches en plastique pour pas tout saloper, franchement? Donc, non, la salle d’eau, simplement parce que c’est la pièce de votre appartement qui ressemble le plus à une de nos cellules-de-honte-de-la-République, alors oui, direction la salle d’eau, et « Déshabillez-vous pour la fouille au corps », qu’il va aboyer, le Jules, qui commencera à être sérieusement en route aussi, rapport à la trombe d’adrénaline qui lui inonde les canaux après avoir réalisé qu’il vient d’échapper de justesse à une garde à vue suivie d’une conversion tardive au bâtiment, mais toi tu pourras pas, te déshabiller, avec ces saloperies de menottes, alors il va le faire lui-même, minutieusement, en vérifiant chaque poche, chaque ourlet, chaque doublure, parce que décidément, il aime bien ça, exercer l’autorité, « Et l’tantrique, aussi, hein, et l’tantrique », qu’il s’empressera d’ajouter pour faire bonne figure, mais personne n’est dupe, allez, même si effectivement, il va la faire durer, sa fouille au corps, le salaud, et avec tes mains attachées dans le dos, tu pourras même pas envisager, bien qu’enfin débarrassée de ce survêtement informe et craquette au vent, de te faire toi-même tourner l’engrenage, alors tu devras attendre, attendre, et attendre encore, qu’il ait fini de vérifier tes papiers, et voilà, enfin, qu’il en termine avec une scrutation attentive de ta carte de fidélité Séphora, « M’a l’air en ordre », qu’il ponctue, l’imbécile, pour faire un peu plus flic, et enfin, il t’enjoint à te retourner, à te pencher en avant, et à tousser trois fois, et, « Non, y aura pas de lubrifiant », qu’il croit spirituel d’ajouter, parce que l’autorité mène invariablement au sadisme par le truchement de l’humour, mais qu’est-ce que t’en as à foutre, hein, de la carence en lubrifiant, s’il savait comme tu savonnes – et il le saurait s’il s’était décidé à te taquiner ne serait-ce que d’un doigt, bordel, s’il le savait, il s’inquiéterait plutôt de ses capacités chibrières, et puis, quoi, du lubrifiant, pour la toux, j’ai idée que t’es pas prête de lui confier la garde de vos futurs gosses quand ils seront malades, tiens, et même que tu commences sérieusement à te demander si tu veux vraiment en engendrer avec ce con, des gosses, parce qu’il commence sérieusement à te fatiguer avec son plan quinquennal avant pénétration, mais quand même, enfin, voilà qu’il reprend ses esprits, ou plutôt qu’il les perd, et se décide à laisser bramer la chair, te libère une main pour que tu puisses lui guider le système, tout en prenant soin d’attacher l’autre à une canalisation qui passe là, et enfin, grands dieux, enfin, voilà que ça va, et enfin, voilà que ça vient, alors toi, bonne fille, bonne joueuse, et déjà pas mal en voie de rémission, « Ah ! Monsieur le commandant », et lui, « Capitaine, contrevenante, capitaine, et pas ‘Monsieur’, juste ‘Capitaine’ », et ça continue d’aller, et ça continue de venir, et toi « Oui », et toi « Ah ! », et toi « Allez-y ! », et toi « Capitaine ! » encore, et lui, non mais quel con, « Contrevenante ! Contrevenante ! », à chaque coup de reins, « Contrevenante ! », qu’il gueule, et ça va encore, et ça vient encore, et ad libitum, et ad libitum, et ad libitum, et voilà que libitum, alors voilà qu’il s’extrait, qu’il trésaille et qu’il mousse, cependant que « L’Amour advient, Contrevenante, l’Amour advient ! », qu’il beugle, ce con, « L’Amour advient ! », non mais quel con, et voilà qu’il s’effondre, et voilà qu’il s’endort, et, oui, bien entendu, que tu es encore attachée à la canalisation qui passe là.
Parce qu’il est joueur, ce con.
Il est joueur.

Hilarant !
Merci à l’Autre pour son retour avant la baisse passagère des chaleurs solaires.