Parce qu’il est une ville qui sent le souffre au moins autant que le sexe, il était impensable de ne pas se rendre à Bangkok, perle irrégulière de l’Asie, à la fois bouton de rose et furoncle. Il fallait au moins ouvrir la légende et la vider comme un poisson.
C’est pourquoi, en pleine mousson, accompagné de mon patient préféré, Monsieur X, je me suis payé un aller-retour en classe économique auprès d’une compagnie dont nous savions qu’elle servait du whisky potable à volonté. Onze heures de vol méritent d’être un peu sonné. La touffeur soudaine qui vous prend à l’aéroport de Bangkok n’en est que plus remarquable. Un morceau d’exotisme irrespirable qui trempe de sueur jusqu’au plus petit orteil du pied le plus mignon – je veux parler de celui de Monsieur X. – bien sûr.
A en croire le récit des soldats américains pendant la guerre du Viêt-Nam, le voyage à Bangkok, base arrière de l’U.S. Army, ressemble à une semaine Pierre et Vacances au Paradis. On doute un peu bien sûr. Après tout, ces types venaient d’asperger de napalm quelques milliers de personnes pendant six mois. Même Tourcoing doit ressembler au paradis, après cela. Néanmoins, le sexe et la gastronomie de Bangkok sont plus renommés que ceux de Tourcoing. Dont acte. Une enquête s’impose.
Première impression en arrivant dans cette grosse ville grasse de 12 millions d’habitants (une estimation, car des recensements notoirement erronés parlent plus volontiers de 7 ou 8 millions) : les taxis n’ont pas l’habitude de respecter le code de la route. La seule chose qui rassure le touriste fraichement débarqué de son long courrier, c’est qu’avec les embouteillages monstres qui paralysent la moindre ruelle à 6 heures du matin, les accidents sont vraisemblablement bénins.
On en profite pour admirer le paysage et le brouillard de pollution qui recouvre les rues comme un suaire.
Bangkok pue l’argent, la mort et le sexe, mais surtout les gaz d’échappements. La ville a en effet la réputation d’être la plus polluée du monde. Cette réputation-là, au moins, il ne suffit que de dix minutes pour la valider dans les faits autant que dans les sinus. Bronchite et rhinite sont les deux hôtesses d’accueil de l’endroit. A la pharmacie de l’aéroport, on n’oubliera pas l’éphédrine et le paracétamol – en plus des préservatifs King Size (on n’est jamais trop prudent).
La réputation de la Thaïlande est celle de son demi-million de prostitués.
Pourtant, juridiquement parlant, on ne fait pas commerce de sexe dans ce pays. En d’autres termes, la prostitution n’y est pas autorisée. Dans les faits, la situation est beaucoup plus simple qu’elle n’y paraît. On est tout simplement poli, comme dans beaucoup d’autres grandes villes du monde : on tolère. Ce qui signifie ici que les policiers viennent siffler eux-mêmes la fin de partie dans les bordels (ou pseudo bars à strip-tease, soi-disant théâtres érotiques), vers deux heures du matin.
Les tenancières de l’endroit offrent pourtant des chambres ou des arrière-boutiques fort spontanément pour la détente partagée de leurs clients et de leurs employés. Rien de tabou, rien de secret. Juste un texte de loi jeté à la gueule des bien-pensants. Les ligues de vertu n’ont pas de grand lobbyiste en Thaïlande.
Malgré de fortes tentations dès le premier soir, il faut noter que Monsieur X se tiendra à l’écart de ces endroits exigus et sales – ou la grippe A est aussi probable que l’hépatite et le sida. Rondes des prostitués de vingt ans, gigue des bactéries et des virus, sagesse de Monsieur X. Nous nous en tenons à des témoignages extérieurs d’Australiens ou d’Allemands flambés à la Singha et à la mauvaise crème solaire.
Il ne faut pas d’ailleurs négliger cet aspect parfois déprimant des choses. Ce que l’occident exporte comme touriste sexuel ne fera pas les beaux jours des magazines masculins. S’il a jamais existé, le temps des dandys en goguette et en lavallière dans les maisons closes est bien révolu. Place au bermuda de plage, au tee-shirt de hard rock, aux mollets découverts et fatigués de porter un surpoids manifeste.
Nous paraissons presque trop élégants, trop jeunes, trop beaux pour l’endroit. Pourtant, la rédaction de l’Autre Sexe sait bien qu’il n’en est rien. Nous excellons d’ordinaire à nous fondre dans les foules les plus extraordinaires. Les plus vulgaires, les plus médiocres, les plus laides. Mais à Bangkok, définitivement, nous serons sexy.
Visiter et se dégoûter des deux ou trois quartiers réservés au tourisme sexuel ne prendra guère plus d’un jour ou deux. Nous échouons à être Jack London et à l’immersion dans cette atmosphère de dépravation soldée. L’ambiance d’aéroport y est trop manifeste, trop factice. Nous préférons flâner dans la ville – qui sent effectivement la mort, l’argent et le sexe.
La mort, on l’attrape par la pollution et par les vapeurs putrides qui s’échappent des quelques canaux qui ont fait de Bangkok la Venise de l’Orient – aujourd’hui d’infâmes mares mortes et opaques qui font regretter la visite des égouts parisiens : on s’y serait baigné, finalement.
L’argent vous saute à la figure, tout simplement parce que la ville est riche et commerçante, couverte au moins autant de centres commerciaux que de bordels déguisés. Les gratte-ciels de verre et de béton écrasent d’anciennes rues crasseuses qui rappellent l’Inde. Les voitures de luxe évitent à grand peine les petites troupes de pauvres qui mendient et vendent à la sauvette – avant de rentrer dans l’un des bidonvilles de la périphérie que deux décennies de presque prospérité n’ont pas éradiqués.
Le sexe est partout.
Au moins dans l’esprit de tous les visiteurs, de tous les touristes. Contrairement aux apparences, pas la peine de se perdre dans Soi Cow-Boy (un hommage aux G.I.’s), il suffit de prendre le métro, festival ininterrompu de jeunes femmes de vingt ou trente ans, en uniforme, en tailleur, en mini-short, montées sur escarpins, la fesse tendre, le sein mignon et timide. Un jésuite se transforme très rapidement en voyeur, à Bangkok.
Prendre le métro avec Monsieur X. se révéle presqu’instantanément inhumain. On a beau l’abrutir de médicaments et de livres de psaumes, le pervers n’est pas loin. Autant le lâcher à la sortie des écoles. Ici, il y a autant de femmes sublimes qu’il y a de bêcheuses dans une agence immobilière : beaucoup trop. Malgré la climatisation, la pollution et le soleil, la peau des femmes a des airs de crème pâtissière : veloutée, enivrante, sucrée. J’ai toutes les peines du monde à retenir Monsieur X. de donner des coups de dents entre les stations. Nous prendrons le taxi.
En tant qu’observateur maniaque d’obsessionnels pointilleux, je me doutais bien que dans une ville où les prostitués sont belles, bon marchées et avenantes (de quoi guérir une bonne fois tous les habitués de la rue Saint-Denis et des boulevards extérieurs), nous ne passerions que quelques heures avec elles pour leur préférer les marges des quartiers chauds en compagnie de femmes dont on ne sait plus trop si elles sont professionnelles, occasionnelles ou rien du tout. Là où l’on sort boire une bière, écouter du jazz, jouer au billard et danser en boîte, comme partout. Le corps médical me pardonnera : les corps thaïlandais à quatre heures du matin sur de la techno hollandaise, c’est bath.
En vérité, Bangkok est une ville de fantômes.
Fantômes de la guerre du Viêt-Nam, de la Venise de l’Asie, des pauvres et des mendiants. A la nuit tombée, fantômes des prostitués, fantômes d’une ville officiellement fermée à deux heures du matin qui s’épanouit dans les rues – aux comptoirs improvisés de bars sauvages et dans des ambiances à peine secrètes d’anciens bâtiments industriels reconvertis en night-clubs. Monsieur X. s’essaiera longuement aux bars sauvages, je poursuivrai nos investigations en lamé et en cuir.
Tous les deux, nous ferons également un stage de billard.
Car s’il est un moment de grâce et un râle de plaisir inextinguible dans cette ville, on le doit à ses tables de billard. On sait depuis longtemps que l’Asie est un repaire de joueurs amateurs d’excellent niveau. Mais ces groupes de jeunes filles en train de taper des longues, en déséquilibre le long des tables, élégantes et joyeuses, dont on soupçonne certaines d’êtres des entraineuses (elles jouent trop bien, ce n’est pas possible !) auraient mérité la main du sculpteur. La beauté de leurs gestes valaient bien les danses de nymphes grassouillettes pour célébrer le printemps. Et on se jetterait avec délices dans leurs pièges, même si le point peut coûter cher.
L’érotisme est là, en fait, dans le jeu. Vérité évidente, poncif sans nom, bien sûr. Mais à Bangkok où l’on ne sait jamais si les filles vous demanderont de l’argent pour la nuit, la partie de billard, la séduction ambiguë des cigarettes quémandées sous la pluie de la mousson, prennent parfois des allures de scènes libertines (au sens du libertin du 18e, avec son cortège de morale et de métaphysique, pas au sens du club échangiste de Louhans Cuiseaux). A tel point que l’esprit étroit du touriste s’y trouve parfaitement perdu et noyé.
Par exemple : dans cette boîte de nuit que je ne saurais retrouver (oui, j’étais parfaitement ivre), une femme me dit que je rentrerai à l’hôtel avec quelqu’un. J’objecte, je contredis. Elle secoue la tête : tout le monde veut baiser, ici. Ah oui ? Ici ? Elle répond, sans pudeur et sans gène : ici, dans cette boite, dans cette ville. En voulant faire le malin, je lui demande combien cela va me coûter. Elle éclate de rire et me lâche que je ne peux jamais le savoir d’avance. Parfois rien, parfois cher. On ne sait jamais à qui on a affaire. Les filles sont des filles, prostitués ou pas, conclue-t-elle. Elles aiment le sexe.
Epilogue : quand je lui ai demandé si elle, elle allait me coûter quelque chose, je l’ai vu me tourner le dos, offensée, blessée et humiliée. La leçon du soir : toutes les filles ne sont pas des putes, mais toutes les putes sont des femmes, des hommes ou des transsexuels comme les autres. Cela valait bien la peine d’aller à Bangkok.
Le lendemain, au petit-déjeuner copieux de l’hôtel, Monsieur X. me racontera sa nuit d’amour avec une occasionnelle muette et mutine. Des heures dans la nuit de Bangkok à dessiner et à écrire, en mangeant des plats préparés dans la rue par des dames qui rigolent, avant de finir au petit matin, sans bruit, et sans qu’on lui réclame de s’acquitter de quelque prix que ce soit fixé à l’avance.
Parfois (seconde leçon), nos patients sont bien plus sains que nous, pauvres spécialistes foireux de la sexualité ordinaire en Occident. C’est décidé, ma retraite se passera en séminaires, du côté du golfe de Thaïlande. Si par hasard, d’ailleurs, quelqu’un y croise Monsieur X., je ne suis pas contre quelques nouvelles rassurantes. Le comptoir de la Thaï Airways attend toujours qu’il enregistre ses bagages pour son vol de retour.

Je suis d’accord avec les avis precedents