langue

Un jour, j’ai entendu cette phrase curieuse de la part d’une lointaine cousine – qui avait des pulsions incestueuses : « tu veux que je te montre mes gros mots ? » Et je n’avouerai même pas sous la torture ce que j’ai répondu. Ma famille lit à l’occasion cette chronique et je ne voudrai vexer personne. Pourtant, cette phrase m’a beaucoup fait réfléchir parce qu’elle disait finalement sans métaphore ce dont elle est la métaphore.

Quand on prend rendez-vous avec moi (dans mon cabinet, s’entend), c’est toujours pour me montrer ses gros mots. Les mots pour le sexe qui trouble et qui gène. A moins que ce ne soit l’inverse et que le sexe, ce ne soit rien d’autre que des mots, des gros, des petits, des mots que je te mets bien profond, des mots que tu me tires des recoins les plus reculés de moi-même.

Le sexe est bien évidemment un langage – pas celui du corps, mais le vôtre, le nôtre. Il accompagne, il se substitue, il contredit, il prolonge notre discours perpétuel, celui de nos existences en marche ou coincées, celui du temps qui passe. Il est la métaphore perpétuelle de la naissance et de la mort, de la douleur et du plaisir, de toute une vie contenue en quelques minutes ou en quelques heures. C’est un récit en actes – avec sa grammaire, sa syntaxe, ses progressions, ses digressions et ses ruptures.

Bref, une parenthèse d’aventures de soi hors de soi, avec l’autre ou contre l’autre. A son tour, le sexe se raconte, il se commente, il s’annonce. Bref, il entretient avec la langue une relation si proche, si évidente et si intime que c’est une tarte à la crème de le dire. Mon collègue Fau, avec sa sexualité extensive / intensive, ne fait pas autre chose que faire l’amour, poursuivre le même but avec d’autres moyens – avec vous, avec nous, tout seul.

De manière très symptomatique, il est courrant de dire et de penser que le sexe ne se dit, ni ne se pense. Certains parlent de « ça », ou n’en parlent pas parce que ce ne sont pas des choses dont on parle. Le silence ou la glossolalie sexuelle, c’est la même chose. Le tabou et l’obsession, aussi. C’est pourquoi la contradiction des êtres sans paroles qui ont pourtant une sexualité ne tient pas. Ce ne sont pas des êtres sans paroles (que l’on parle de personnes muettes, handicapées, trop vieilles, trop faibles ou trop légumineuses), leur parole s’énonce sexuellement – et pas seulement.

De manière encore plus symptomatique encore, il existe toute une série de comportements ou de paraphilies verbales ou verbeuses – dont la coprolalie est la plus évidente et la plus connue. Parfois conséquence de la maladie de Gilles de Tourette (putain ! bordel ! merde !), elle est globalement l’expression incontrôlée d’une obscurité de soi et de la langue qui se fait grossièretés, insultes, paroles ordurières de tous ordres. C’est simplement une émotion, un exhibitionnisme, une violence, une transgression – ce qui, toutes choses égales et considérées ensemble par ailleurs, est une définition assez courante de la pulsion sexuelle. La tentation est une parole, bibliquement parlant, une parole qu’il ne faut pas entendre. Cela veut tout dire. Et ton sexe se trouve entre tes deux oreilles et ta langue. C’est du jus de cervelle articulée.

Ceci étant, plus sérieusement, le rapport d’intimité entre la langue et la sexualité est aussi – pour l’intellectuel ou le spécialiste – une immense déception, voire une impasse et une aporie. Que dire du sexe qui n’existe que disant / se disant (par les mots ou par lui-même) ? Le commentaire du sexe ou de la digression sexuelle apparaît comme un voile pudique, comme une pudeur, jetée sur le sexe lui-même. Ce n’est pas du sexe dont on parle, c’est le sexe qu’on rhabille. C’est ce que l’on fait ici, dans L’Autre Sexe. On vous le cache. On vous l’habille. Bien loin de nous mettre à nu, on se protège, on enquille nos expériences de cul sans chemises sur les rails bien droit du discours.

Comme dirait l’autre, rien ne ressemble plus à une brochette cuite au feu de bois qu’un groupe de nonnes enconnées et possédées. Merde, alors. Que faire ? Comme dirait Lapine (pardon, Lénine ! Tourette, fiche-moi la paix, maintenant)…

Finir bien sûr par une jolie citation du Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation (1926) de Pierre Louÿs : « Quand vous êtes debout devant un monsieur qui bande au niveau de votre ceinture et se propose de vous enconner, montez sur un tabouret pour mettre votre petit con à la hauteur des circonstances ».

C’est pas bien, « ça », Madame ?


2 réponses à “Coprolalie, autres nymphes et autres exercices de langues”

  1. interlope dit :

    Il me plait cet article, on dirait un cheminement de psychanalyste psychotique!
    J’aime.

  2. hectorhaym dit :

    j’aime cet article excellent qui montre d’un autre point de vue ou de comprehension, qu’éffectivement notre subconscient dirige/ oriente nos actions, de maniere particuliere a chacun de nous, pour parvenir à son but, son objectif, souvent sans raison apparente de le comprendre , mais toujours dépendant de l’équation Argent=Nourriture

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La consultation du docteur Von Laks Coprolalie, autres nymphes et autres exercices de langues Par Dr. Karl Gustav II von Laks Octobre 2009Tags :