Cette chronique (enfin, au moins son titre) est dédiée à Jérôme Gautheret.
Benjamin Fau, reporter de terrain
Préliminaire* : cette chronique était destinée au numéro d’octobre de l’Autre Sexe, ce qui explique qu’on y traite d’un événement alors d’actualité : la remise des Camille d’Or au Pink Paradise. Laissons le temps au temps, et nos amours auront quinze ans, comme disait le poète de droite.
Ma vie est formidable : si l’on m’avait dit, il y a dix ans, que j’assisterai un jour à une remise de prix sur le thème de la sexualité dans une boîte de strip-tease des Champs-Elysées, j’aurais sans doute répondu quelque chose comme : « Et puis quoi encore, dans dix ans, je donnerai des cours sur « La figure maternelle et l’utilisation de l’épanadiplose chez Bossuet » à l’Université de Dijon, alors hein ! Et puis de toute façon, ils laissent pas entrer les gens en costume de velours côtelé, sur les Champs, alors moi, hein… » Et pourtant, Autre Sexe oblige, j’ai assisté, fin septembre dernier, à la remise des Camille d’Or à l’occasion du premier anniversaire de l’excellent blog Rue69, organisée au Pink Paradise, temple parisien du strip-tease chicos – mais on y reviendra.
De la soirée elle-même, j’ai promis sous la torture de ne pas en dire trop de mal : disons simplement que, déjà trop longue par excès de prix à remettre (les catégories étaient intéressantes, pourtant), elle a été souvent plombée par manque d’expérience (mais ça, c’est normal, et ultra-pardonnable) et de préparation (et, bien que compréhensible, c’est déjà plus gênant – en même temps, rien qu’imaginer pouvoir tenir une cérémonie de près de deux heures sans répétitions, comme cela a été avoué sur le blog, c’est déjà de l’inconscience pure et simple). Mais il y a quand même eu de belles interventions, un montage hilarant réalisé par les gars de www.nanarland.com dont je n’arrêterai de dire du bien qu’à ma mort ou en échange de faveurs sexuelles très précises et très difficiles à réaliser, la rencontre d’une sympathique éditrice de La Musardine ( www.lamusardine.com ) etc. Finalement, mon principal malaise a été suivant : pourquoi cette cérémonie, malgré ses postulats très louables, s’est-elle retrouvée parasitée d’un bout à l’autre par tous les avatars (légaux, j’entend) du marché du sexe ? Où que l’on regarde, l’on tombait sur l’un ou l’autre « entrepreneur » du sexe, de ceux qui font commerce de notre sexualité et de nos fantasmes. Je m’explique et développe.
Organisée en partenariat avec Passage du Désir, la soirée s’est par moment transformée en distribution de sex-toys. Fun. De toutes les manières de faire de l’argent avec le sexe, le commerce de gadgets débiles et plus ou moins inutiles censés pimenter les ébats des moins imaginatifs n’est certes pas la plus indigne. Rigolos quand on nous en offre, comme ça en soirée pour déconner allez faites pas les coincés les gars, les sex-toys d’aujourd’hui, lancés dans une surenchère du concept tiré par les poils et du design moisi, font jouer tous les sens du terme « indécent » quand on découvre le prix auxquels ils sont vendus. La simple retranscription de la bannière publicitaire du site de la boutique suffit à provoquer un fou-rire nerveux :
« Compteur d’allers-retours : il se place sur le pénis et compte vos allers-retours pendant vos ébats. Décalé et drôle ! – 6,90 euros »
« La Rolls-Royce des lubrifiants : à base de silicone, totalement indolore et inodore, une noisette suffit pour un résultat renversant ! – 18 euros les 150 ml »
« Le Glaçon Frisson Vibreur : il se met au congélateur avec de l’eau et hop ! il se transforme en glaçon sensations ! – 29 euros »
Attention, j’ai gardé le meilleur pour la fin : « Tout simplement le meilleur sex-toy du monde ! Certaines femmes ont confié atteindre l’orgasme en « dix secondes chrono » - 99 euros» « Paiement sécurisé. Livraison discrète 48h », nous rassure quand même le site. On a failli avoir des doutes sur leur sérieux.
Je suis le seul à être plongé dans la consternation, là ? Difficile d’oublier, en tout cas, que chaque remerciement des organisateurs de la soirée envers leur partenaire Passage du Désir allait avant tout à un entrepreneur qui prend ses consommateurs pour de gros faisans débiles. Ce n’est certes pas le seul, mais quand même : ça fait mal à la légitimité. Je dois noter également que de tous les présents, nominés, jurés et/ou récompensés, l’un s’est détaché par son application à exploiter au mieux le potentiel publicitaire de la soirée : Marc Dorcel Productions et son armée de jeunes représentants sympathiques et dynamiques, qui ont même réalisé un petit film (tout public) sur la soirée et qui, décidemment, sont prêts à tout pour donner de leur boîte une image branchée, moderne et respectable, alors que bon, hein, ce sont juste des gars qui font des films de boules industriels, quasiment impossibles à différentier les uns des autres et jouant sur les fantasmes les plus banals pour toucher un maximum de public (et rassurer les mères de famille sur la psyché de leurs maris parce que bon, si c’est ça qui les excitent, c’est bien, ils sont comme tout le monde, tout va bien). Et puis il y avait le Pink Paradise.
Je me souviens d’un jour où un gars était venu examiner les murs d’un vieil appartement montmartrois que j’habitais alors, et devant une fissure d’au moins un centimètre de large qui parcourait tout un mur, il avait dit : « Oh, ça, avec un petit coup de peinture pour cacher la misère, on n’y verra que du feu. » Eh bien, on dira ce qu’on voudra, mais c’est à ça que m’a fait penser le Pink Paradise : strings et seins refaits pour cacher la misère. Un décor tout en tapisseries soyeuses ou moutonnantes motif panthère noir et rose, des coins sombres avec des poufs en cuir (quand je dis poufs, je parle des sièges, hein), des néons roses et bleu pastel comme dans le premier sex shop pigallien venu, des hôtesses en porte-jarretelles et décolletés pigeonnants, de la musique d’ascenseur d’entreprise et des consommations à dix euros. Le Buddha’s Bar ou le Café Costes du sexe. La vulgarité banale quoi. La libido uniformisée, le faux chic et un résultat aussi classieux qu’une glace sans teint de peep-show. De quoi me tuer dans l’œuf la moindre velléité d’érection. Faut sans doute que j’en parle un jour ou l’autre à un psy, mais c’est un fait : Nathalie Portman, Evangeline Lilly ou Amandine Farges seraient venues me mettre leurs seins à deux centimètres du nez que, dans un tel cadre, ma virilité, comme on dit, n’aurait pas moufté d’un millimètre.
Dès la fin de la cérémonie, la piste centrale s’est rempli de jeunes femmes en strings microscopiques et tétons chercheurs. Trop nombreuses pour le petit espace de la piste, elles ont esquissé des petits pas de danse, un peu comme moi au mariage de ma belle-sœur l’été dernier, en ayant l’air de se demander ce qu’elles faisaient là, et puis elles sont passés en salle, entamant la discussion ici et là avec quelques mâles esseulés dans une salle qui se vidait doucement. Pour pas cher, on pouvait avoir une petite danse perso, mais dans la salle commune. Pour un tête-à-tête dans une petite cellule privative, c’était plus cher. Beaucoup plus cher. Et puis on ne touche qu’avec les yeux, hein, on est pas chez les prostiputes, ici, c’est le Pink Paradise, le joyau des nuits parisiennes, c’est du sexe, oui, mais avant tout du chic et du glamour.
Du coup, je suis allé boire des bières avec mes amis. C’était bien, ça a fait disparaître mon début de nausée.
Ou pas.
Et c’est ça qui est bien.
* J’ai d’abord pensé écrire « Prolégomènes : », mais finalement, le terme « préliminaire » convient mieux à l’ambiance générale de ce webzine, non ?

Ah mais c’est parce que tu ne connais pas Fleur du passage du désir. Si on les a autant remercié, c’est parce qu’ils le méritaient…
Je ne peux pas tout dire en public, mais vraiment vraiment, c’est un peu comme Nanarland ou les soeurs de la perpétuelle indulgence: des gens sympas qui ont joué le jeu à fond et qui ont tout fait pour que ça se passe bien, des gens qui n’en ont rien à foutre qu’on tourne les sex-toys en dérision, qui n’hésitent pas à détourner des sex-toys pour femmes en sex-toys pour hommes se foutant complètement du fait que l’on soit hétéro ou homo, qui ne nous ont pas demandé un centime, qui n’ont pas demandé de pub, etc…
le sex-compteur, ça les fait rire, c’est tout. Nous aussi; pour eux, quand ils en parlent, c’est uen façon de tourner en dérision la performance.
Ils ont également aidé « l’imparfaite » (la revue érotique des étudiants de science po) qui est super intéressante (je l’ai lue) à voir le jour alors qu’ils galéraient depuis des mois pour trouver des financements pour une édition.
Que ce soit un magasin a but lucratif, c’est une évidence mais c’est aussi un magasin dont j’apprécie la façon de voir la sexualité, quelque soit son (mauvais) genre et avec beaucoup de générosité (si si) et qui soutiennent les initiatives qui leur parlent et qui ne soutiennent pas celles qui ne leur parlent pas (je t’en parle en privé si tu veux, c’est assez riche d’enseignements)
Même si on a fait un article pas super sympa ensuite, Dorcel a également joué le jeu, avec humour.
Pour le reste de ton post, je ne parlerai qu’en privé.
Un petit truc au passage, concernant le « clan » Dorcel à côté duquel j’étais placé lors de la cérémonie, et que j’ai oublié de relater sur mon compte rendu (je précise qu’il a fallu qu’on en vienne au prix qui les concernait pour que je sache de qui il s’agissait). Ben ils avaient fait péter le champagne et ils parlaient fort sans aucun égard pour les deux Camille agités.
Presque drôle tellement c’était caricatural, comme attitude.
Et aucun rapport avec l’équipe du passage du désir, à mon sens.
Raaah, la tentation de commenter est trop forte, je sors donc du devoir de réserve de l’organisateur. Je pense qu’une des réussites de cette soirée est d’avoir réuni à la fois des militants féministes (et autres activistes) et des intellectuels, chercheurs, éditeurs d’un côté, et de l’autre des vendeurs de sextoys et des pornographes aux allures mafieuses (quand le clan Dorcel se déplace, c’est effectivement le mot qui vient, on dirait un remake du Parrain), c’est-à-dire d’avoir été ecclectique, neutre et impartiale, tout en ne dissimulant nos sensibilités militantes dans l’intitulé des catégories. Mais pour aller dans le sens de CUI, j’admets en revanche qu’il y avait un côté « ton sur ton » un peu agressif avec le Pink Paradise, et je ne contredirai pas le gars Fau là dessus. Je nuance en revanche à mon tour son avis un peu trop tranché sur Fleur Breto et le Passage du désir, qui méritent effectivement de ne pas être jetés avec l’eau du bain des sextoys (que je suis par ailleurs le premier à critiquer, et je ne m’en prive pas ici). En fait, la question que pose cette cérémonie, ce n’est pas tant celle des limites de l’amateurisme (on connaît déjà les réponses), mais des limites de l’ecclectisme; ou plutôt, des dosages qu’il exige. Ma réponse (qui n’engage que moi) est claire: si on recommence l’année prochaine, on garde le même postulat, mais dans un lieu neutre.
Un débat stérile en quelque sorte… Une impression de lumières trop vives, de mélancolies dégoulinant par larmes sur les joues des femmes exposées. Des bruits, des odeurs, du sexe sans désir… Voilà donc l’exposition d’une drôle de sexualité.
A moins que… la larme vienne d’une déception amoureuse, le bruit soit le résultat des membres d’une profession qui prennent enfin leur revanche sur les années d’opprobre et d’interdictions. Les odeurs émanant des sex-toys en plastique qui, ô preuve d’acceptation, sont fabriqués en Chine ou ailleurs.
Enfin, pour ma part, malgré ce décor « bling bling » ou clinquant, quand des femmes – fussent-elles vulgaires de surcroix – s’approchent de moi, seins à l’air et « tétons-chercheurs » (j’ai adoré cette expression, j’utilisais le terme de fiers pour ma part…), et bien je bande !