Vous avez déjà entendu parler, peut-être êtes-vous même un lecteur avide, des œuvres de Manara, Serpieri, ou même Zep, dont le dernier opus Happy Sex a déjà eu droit à sa recension en cet illustre site. Mais le dessin coquin connaît d’autres cieux, d’autres plumes que celles occidentales auxquelles nous sommes habituées. Les artistes japonais de leurs célèbres estampes jusqu’aux hentaï contemporains représentent fièrement l’Orient. Ils ne sont plus seuls. L’Autre Sexe se devait de poursuivre la tâche ardue consistant à donner un coup de pouce à la bande dessinée érotique alternative, même si en l’occurrence il s’agit de l’une des plus lues au monde. Elle est indienne, très pornographique et vous pouvez la trouver en 10 dialectes au moins, en hindi, en anglais et maintenant en français.
Il s’agit des aventures de la gironde Savita Bhabhi, créée en mars 2008 par « Deshmukh », pseudonyme de Puneet Agarwal, Indien de Londres, homme d’affaire matois, pornographe passionné, attristé qu’il n’y ait aucune bande dessinée x ayant une héroïne indienne et hindoue. Il crée donc une femme faussement modeste et traditionnelle, réellement très libertine, aux formes généreuses et aux appétits gourmands. D’après lui « elle représente une minorité non-conventionnelle de femmes indiennes qui sont sexuellement averties et qui n’ont pas peur d’aller voir ailleurs quand leur relation ‘traditionnelle’ manque de piment« . Et il se met à publier une planche par semaine sur son site Savitabhabhi.com. Celui-ci attire désormais plus de 60 millions de visiteurs par mois – un bel objectif à suivre pour le nôtre. Le site de Savita est le 82ème site le plus consulté d’Inde, et la bande dessinée la plus lu et la plus populaire du pays (selon le Hindustan Times). Sa célébrité ne cesse de grandir nationalement et internationalement depuis juin dernier lorsque le gouvernement indien a tenté de bloquer l’accès au site. M. Agarwal a jugé les responsables de cette censure « aussi impuissants que le mari de Savita Bhabhi », puisqu’Internet permet mille stratagèmes pour échapper à ce genre d’interdiction.
Pourtant, si votre côté fripon l’emporte et que vous partez admirer les exploits de Savita, l’esthète en vous sera sans doute déçu. Le dessin est d’un réalisme un peu brut, sans inspiration, les couleurs sont criardes, et les scénarii rudimentaires, voire sommaires. Comment peut-on alors expliquer un tel succès ? Pour trois raisons majeures :
- L’originalité et la provocation d’avoir choisi un cadre et des protagonistes typiquement indiens (joueurs de cricket, dacoïts, acteur de Bollywood, etc.). Avec son sari traditionnel, ses longs cheveux noirs et ses formes voluptueuses, Savita correspond au parfait fantasme de l’Indien lambda. D’avoir en plus choisi de faire d’elle une « Bhabhi » (belle-soeur) est judicieux. Elle évoque grâce à ce rôle social à la fois le fruit défendu, la relation incestueuse, et la femme mariée aux moeurs légères. Le dessin fait bien ressortir l’adultère puisque même nue Savita porte un trait vermillon à la racine de ses cheveux et sur sa poitrine ample le mangalsutra, pendentif d’or équivalent de l’alliance.
- La simplicité du trait et le côté peu recherché des histoires. Paradoxalement les faiblesses de l’œuvre sont aussi ses forces. La banalité du dessin permet toutes les imaginations, la simplicité et les clichés proposés dans chaque épisode rassurent le lecteur et lui proposent des ingrédients connus et une structure familière auxquels il est déjà sensible.
- Le message politique de Savita Bhabhi, enfin, correspond précisément aux tensions et contradictions auxquelles fait face la société indienne contemporaine. Si Savita est soumise au plaisir de l’homme qu’elle a choisi, elle est en revanche toujours l’initiatrice réjouie, habile et volontaire de ses aventures. Et si ce n’est physiquement, le souvenir de son mari Ashok est omniprésent. En cela elle se définit à la fois comme le fantasme et la peur première des hommes indiens des classes moyennes et supérieures. Les libertés professionnelles et financières acquises par les femmes indiennes depuis une vingtaine d’années émeuvent la population masculine qui se sent de plus en plus menacée, jusque dans sa virilité. Un des psychiatres et conseillers conjugaux éminents de Madras, Vijay Nagaswami, écrit que « du point de vue masculin il semblerait qu’être une femme soit une activité en soi. C’est pourquoi les hommes se sentent menacés par la libération des femmes. Non pas, parce que les femmes envahissent leur sphère mais parce qu’ils ne peuvent jamais totalement envahir la leur. Résultat, l’homme redouble d’agressivité ce qui l’isole encore plus » (« Weaker Sex », dans le quotidien The Hindu). Ainsi le malaise lié à l’engagement professionnel des femmes et leur prise de distance vis-à-vis des traditions se reflètent dans les choix de Savita. Selon le psychologue Shalfali Sandhya, deux tiers des mariages en Inde s’achèvent par une séparation quelque fois officielle, mais le plus souvent officieuse, les conjoints décidant de vivre parallèlement leur vie, en restant mariés pour des raisons sociales, culturelles et économiques
La coquine héroïne représente bien l’évolution des mœurs et les angoisses masculines d’une femme « libérée », indépendante, consommatrice pour son seul plaisir, ne restant avec son cocu et naïf de mari que par confort et respect de façade des traditions.
Si vous voulez mieux comprendre Savita et la ramener chez vous, il vous est possible d’acquérir Love in Bollywood (les aventures de Savita Bhabhi, tome 1), Paris, éditions blanches, 2009 – 13,95€. Si, anglophone, vous préférez vous immerger gratuitement dans son univers, c’est par ici : http://www.kirtu.com/index.php
