
Le mois dernier, j’ai commis une erreur : j’ai accepté de regarder non pas un, mais les deux volets de la saga Twilight sortis au cinéma. Des yeux de biches, de gentils froufrous, deux trois plaisanteries plutôt largement au-dessus de la moyenne compte tenu de l’âge de la demoiselle (1), et hop ! en tout bien tout honneur au cinéma, histoire d’essayer de comprendre ce qu’autant de gens peuvent bien trouver à cette histoire de vampire amoureux d’une mortelle, ou vice-versa, qui me semblait de loin aussi niaiseuse que rebattue. Eh bien je n’ai pas été déçu. C’est encore pire que je ne l’imaginais.
Vous, je ne sais pas, mais moi j’en étais resté à Murnau, à Tod Browning ou à la limite à Polanski et Coppola (qui déjà, pour ce dernier, me tombait des yeux dès qu’il essayait de parler d’amour). J’avais bien regardé d’un œil distrait, un soir d’ennui, l’assommant « Entretien avec un vampire », qui ne vaut que pour sa lecture crypto-gay presqu’aussi manifeste que les tétons pointus de la combinaison du Batman de Joel Schumacher. J’avais bien regardé quelques épisodes épars de « Buffy contre les Vampires », une série où l’héroïne passe la moitié des épisodes à flirter avec des beaux garçons dans les surpattes du campus ou à consoler sa copine lesbienne, et au cours de laquelle, tout au long de 144 épisodes, on ne voit pas une SEULE goutte de sang à l’écran. Mais je ne m’étais pas rendu compte que la symbolique du vampire s’était désexualisée à ce point : dans Twilight, voici notre vampire devenu petit ami idéal, chevalier servant protecteur, preux et chaste. Pas une goutte de sang (le sang menstruel, c’est sale), même pas le moindre petit croc (le phallus, berk). C’était à n’y rien comprendre, et je n’y ai rien compris. Dans l’histoire de la littérature, il doit falloir remonter à Chrétien de Troyes pour trouver des personnages qui portent aussi haut l’étendard de la virginité et de l’abstinence triomphante. Merde alors, un vampire chrétien tendance fondamentaliste. J’aurais donc tout vu dans ma petite vie.
Evidemment, j’étais entré dans la salle obscure du mauvais pied : dans Twilight, le fantastique n’est qu’un trompe-l’œil, et la caractéristique vampirique du personnage principal masculin un artifice de scénario qui empêche ou retarde la romance, moteur principal du récit. En d’autres temps, il aurait suffit qu’il soit noir, et l’histoire pouvait être la même (2). Ou alors d’une famille « en guerre », pour une raison ou une autre, contre celle de la jeune fille, et nous voici chez Shakespeare ou Corneille, qui avait quand même beaucoup plus la classe quand il s’agissait de trouver des prétextes pour empêcher leurs héros de faire crac-boum-hue tranquillement. Dans un imaginaire pré-adolescent ou adolescent, les caractéristiques du vampire idéalisé façon Twilight ne sont que des arguments de séduction supplémentaire : toujours disponible (il ne dort jamais), ultra-protecteur (il est vachement fort, presqu’autant que Wolverine mais sans les poils et les vilaines griffes), mystérieux (mais jamais vraiment inquiétant puisqu’on ne doute jamais de son « bon fond »), et finalement asexué (puisqu’un interdit fondamental pèse sur le rapport sexuel entre humain et vampire), c’est à la fois le petit ami idéal pour les jeunes filles et le gendre idéal pour leurs mères. Idéal donc inexistant, impossible à atteindre, irréaliste. Et c’est encore heureux.
La vraie question à se poser n’est pas comment Twilight peut parler à des jeunes filles de 12 ou 14 ans. La réponse est tellement évidente que ça en perd tout intérêt. Mais voilà : quand un film fait 2,4 millions d’entrées sur sa première semaine d’exploitation, c’est qu’il n’attire pas que les pucelles (ou alors les statistiques françaises sont méchamment faussées). Du coup, je me demande jusqu’à quel point un aussi grand succès ne témoigne pas d’un refus grandissant, quoiqu’en grande partie inconscient, de la sexualité, ou plutôt des représentations non sublimées de la sexualité. Une sorte de réponse à la saturation de l’imagerie pornographique, à la démocratisation des pratiques sexuelles : le sexe, « c’est l’infini à la portée des caniches », comme disait Céline, alors faisons d’une certaine chasteté un idéal, histoire d’avoir l’impression de se distinguer de la masse des caniches – et même si notre quotidien ne ressemble pas à ça, allons y rêver ensemble lorsqu’une mère de famille de l’Arizona trouve le moyen d’en faire cinq volumes avec un peu d’aventure et beaucoup de beaux sentiments. Soyons clair : une survalorisation de la chasteté (et de la virginité) est aussi peu souhaitable, à mes yeux, qu’une survalorisation de la double pénétration ou du bondage en extérieur avec cordelettes en nylon. Sexualité extensive, oui ; mise en jachère des ressources naturelles, non. Toute survalorisation, symbolique ou non, d’une pratique d’ordre strictement privée, comme l’est n’importe quelle pratique sexuelle, créé du déséquilibre et des névroses – individuelles ou sociétales.
Twilight n’en ai pas à mettre forcément au pilori pour autant (je n’en connais que deux des cinq épisodes, il paraît que la suite est bien plus sombre, donc ambiguë, donc forcément plus intéressante – mais en même temps on m’a déjà fait le coup avec les Harry Potter), encore ce que j’en ai vu me soit paru extrêmement faible, tant narrativement que mythologiquement (sans parler de cinématographiquement). C’est seulement l’avatar ultime (jusqu’au prochain) d’un mythe qui a perdu en un siècle et demi la majeure partie de sa charge sexuelle, dans une société qui n’a jamais été à un tel point saturée de représentations de la sexualité, pour le meilleur ou le moins meilleur. C’est un symptôme, et je n’ai pas l’habitude d’appeler à brûler des symptômes. Mais ce n’est pas compliqué : autant de virginité subconsciente, ça me donne d’aller tringler Suzette dans la pâte à crêpe, d’aller faire infuser mes boudoirs™ dans le sucre glace, d’aller apprendre le moonwalk à l’étudiante en droit qui loge de l’autre côté de ma cour, d’aller tirlipimponner sur le chiwawa de quelque fêtarde attardée à quelques jours de la Saint-Sylvestre, d’aller m’entrainer au tir aux penalties sur terrain humide, d’aller remuer le chou dans le pot au feu pour éviter que ça attache, bref de redonner leurs lettres de noblesse à certains muscles de mon anatomie que je n’ai pas sollicité depuis un moment, et je ne parle pas seulement des abdominaux, de sonner la charge sur Fort Alamo, de réveiller la Légion des Morts, de planter mon drapeau sur les Monts Jumeaux-ou-quasi.
Ou pas.
Et c’est ça qui est bien.
(1) oui, je sais, cette phrase est quelque peu misogyne, mais rappelez-vous, mesdames, de l’humour de vos dix-huit ans, et jetez-moi la première pierre si vous trouvez vraiment qu’une jeune fille de 2009 qui aime et cite les Monty Pythons ne mérite pas plus mon intérêt que, disons, une jeune fille de 2009 qui aime et cite Gad Elmaleh.
(2) True Blood, série toute récente de HBO, parle ainsi purement et simplement de l’exclusion d’une communauté dans une petite ville de Louisiane. Que cette communauté soit une communauté de vampires n’a finalement pas tant d’importance que cela : on y parle surtout de ségrégation et de droits civiques, et il n’est pas besoin d’être immortel avec des longues canines pour souffrir de celle-là ou de réclamer ceux-ci.

Je ne suis pas sûr d’avoir saisi : si le vampire-beau-gosse-sombre-centenaire-au-look-d’ado avait sorti son chibron, vous auriez été satisfait ou bien?
C’est la conclusion qu’il nous faut en tirer, j’en ai peur: plutôt que de fantasmer sur les jeunes groupies qui l’entourent, Benjamin Fau n’a qu’un objectif dans la vie: voir le zguège de Robert Pattinson. Elle a bon dos, la sexualité extensive.
http://7jours.canoe.ca/cinema/nouvelles/2010/02/09/12804251-7j.html
M’a fait bien rire, tout ça…
Personnellement, je préfèrerai que ses parties intimes le restent, déjà que j’ai pas envie de voir sa tronche ! Quoique finalement ce serait peut-être plus intéressant que de voir sa tronche…