Parce que Noël, c’est après tout une affaire de petits Jésus et que nous sommes encore dans l’écoeurement des agapes de la fin 2009, j’ai choisi aujourd’hui une paraphilie de circonstance : la lactophilie. Fétichisme très singulier, la lactophilie a par ailleurs l’avantage de déborder un peu (si j’ose dire) sur d’autres fétichismes et d’autres paraphilies. Car si, au sens strict, la lactophilie est une attirance sexuelle pour les femmes allaitantes et un goût spécial pour le lait maternel, au sens décorseté de la chose, c’est de la maternité et de la fertilité dont il s’agit. De gros seins gonflés, de jolis tétons taquins, en sont ici le symbole et la métonymie.
Le patient X me le rappelle souvent (mais c’est un homme du gimmick verbal, de l’obsession et de la franchise), l’humanité mâle hétérosexuelle se scinde en deux groupes distincts. D’une part, il y a ceux qui vous regardent dans les yeux, Mesdames, c’est-à-dire qu’ils cherchent le sein pour chercher la femme. D’autre part, ceux qui vous regardent toujours dans les yeux, mais plus au fond des choses, qui se retournent sur votre passage et observent la danse de vos hanches, le mouvement marin de ces rotondités charnues qu’on appelle parfois les « fesses ». Le plus drôle – mais je n’ose le dire au patient X pour qui j’éprouve une tendresse déplacée – c’est que certaines théories mettent évidemment en parallèle le sillon des seins avec celui des fesses. Ce serait une seule et même chose. Car rien ne rappelle autant deux globes de chair (et de gras) serrés l’un contre l’autre, que deux autres globes. Après, c’est une question d’altitude.
Les anciens (les très anciens, les préhistoriques) ne s’y trompaient pas. Leurs Vénus et autres déesses de la fertilité se résumaient souvent à des fesses et des seins en proportions inégales – et à un ventre aussi, parce qu’ils avaient finalement l’esprit logique. Sans faire ici une apologie des rondes et des girondes (une autre chronique à venir), il est évident qu’à la célébration de la maternité et de la fertilité, il faut associer le culte et le fétichisme des seins, des hanches et du ventre. Et comme tout bon fétichiste le sait : plus il y en a, mieux c’est. On peut donc considérer (et de nombreux penseurs de la chose n’hésitent pas un instant à pouvoir) que le fétichisme des gros seins, la compulsion du tétin, la lactophilie sont une expression métonymique et sexualisé d’un rite de fertilité et de maternité. La maïeusophilie (l’attirance pour les femmes enceintes en général) en étant la traduction non fétichiste, plus directe et sincère, si l’on veut.
Souvent, la lactophilie laisse perplexe ou dégoûte. Ainsi, en Occident, si l’allaitement d’un nourrisson en public est largement toléré, l’allaitement d’un adulte peut jeter un froid le dimanche midi, chez belle-maman. Pour des raisons à l’évidence culturelles en grande partie, le sein d’une femme enceinte est tout autant un symbole de pureté maternelle que d’impureté sexuelle. C’est ainsi que le christianisme (dont on sait toute l’ambiguïté en ce qui concerne la maternité et la figure de la mère en général) collectionne des histoires de Saints allaités (oui, oui, ce n’est pas qu’un jeu de mots), souvent objets de représentations très équivoques. Si le sein qui n’allaite pas est une zone érogène classique, le sein allaitant, tout comme la femme enceinte, est encore partiellement l’objet d’un certain tabou.
Les sondages plus ou moins fantaisistes des sexologues contemporains estiment que plus de 50% des femmes avouent un plaisir sexuel à l’allaitement (d’un enfant ou d’un adulte) mais que 50% d’entre celles-ci en éprouvent de la culpabilité. Le partage remarquable de cette statistique trahit en fait la persistance d’une ligne de fracture, d’un interdit. La loi islamique (qui est attentive à tout) évoque en l’occurrence un âge et une situation légale en ce qui concerne l’allaitement. Encore une preuve. En quelque sorte, le sein est à l’image du sexe en général, indispensable à la procréation (le sein en tant qu’il nourrit le nourrisson), et source troublante (donc douteuse) de plaisir. C’est pourquoi votre fille est muette mais qu’elle a une jolie gorge. C’est pourquoi il y a des normes et des règles.
Il faut ajouter que très franchement l’humanité n’a pas de bol. Parce qu’en tant que primate, la norme (puisque ce n’est que de cela dont on parle) n’est pas au sein. Mais pas du tout. La femme est en l’occurrence le seul primate de sexe féminin à décolleté. Essayez de mettre une robe à Madame Chimpanzé (oui, cela a déjà été beaucoup tenté, y compris au cinéma), vous comprendrez rapidement qu’au balcon, c’est désert, nib, rien du tout. De fait, la règle en ce qui concerne la mamelle du primate, c’est de n’apparaître qu’au moment opportun, lorsqu’on a un petit à nourrir. Une seule exception : la femme. Les scientifiques se battent encore pour savoir la raison de tout cela. Pas de bol, je vous dis. L’humanité est condamnée à l’ambiguïté de ses objets de plaisirs, définitivement. Et je ne vous parle pas de saison des amours ou de période de rut, autres exceptions confirmées propre à l’humanité.
Leibniz faisant le moine (mais nul ne sait s’il se travestissait parfois ou mettait de faux seins), nihil est sine ratione – rien n’est sans raison. Fort de cette certitude, l’homme en cherche, des raisons, au prix parfois de la légende urbaine ou de la demi-vérité. Ainsi, une croyance populaire (impossible à contredire, cependant, il y aurait peut-être du vrai) affirme que la tétée régulière prévient le cancer du sein. Sachant qu’à raison de plusieurs tétées par jour, on peut entretenir et maintenir des montées de lait régulières, même hors périodes d’allaitement, cela vire chez certains au sacerdoce plutôt qu’à la gentille perversion. En 2005, une proportion assez conséquente d’hommes anglais (entre 25 et 40%, les sexologues anglais sont bien renseignés) avoue avoir un jour cédé à des pulsions lactophiles, cependant. Il y a de l’espoir (en Angleterre).
Phénomène relativement courrant, la lactophilie participe à l’occasion de comportements plus exceptionnels. Ainsi de l’infantilisme ou de l’autonepiophilie (selon la part de cuistre en vous), qui consiste à éprouver du plaisir à se faire traiter comme un enfant ou un nourrisson. Il faut noter en l’occurrence que dans cette dernière variante d’autant plus, la lactophilie n’implique pas forcément de relation sexuelle complète, ni de pénétration. Ou plus exactement, la relation hétérosexuelle normée s’inverse. L’homme n’est plus celui qui montre ses organes sexuels à tout va, qui se fait lécher, sucer et boire. Il n’est plus celui qui expulse un liquide blanchâtre après pénétration de sa partenaire. Dans un sens symbolique, c’est l’inverse. De la phallocratie, on passe à la mammocratie, si l’on peut dire. Au matriarcat. Et politiquement, cela donnerait presque envie d’être lactophile, parfois.

A lire la conclusion de ce texte, j’en viens à me demander si le docteur Von Laks – comble de la déception et de l’horreur – ne serait pas un chouïa de gauche.
J’apprécie beaucoup l’évocation de la relation entre le gras du ventre et celui du sein, car outre les prothèses mammaires à la mode, un gros sein est composé de beaucoup de gras, le même qui nous fait perdre nos tailles de guêpe pour nous transformer en délicates hippopotames.