Mes chers lecteurs, qui de vous connaît Isabelle de Bourbon-Parme ? Ce fut pourtant, malgré sa courte vie, une des femmes les plus remarquables de ce dix-huitième siècle européen si magnifique d’audace pour la pensée et le plaisir. Aussi, ai-je le grand bonheur de vous la faire connaître.
C’était d’abord, une bien jolie princesse que cette Isabelle de Bourbon- Parme, grande, mince, de longs cheveux bruns, des yeux noirs profonds. Les cours d’Europe s’extasiaient devant tant de grâce et de vertu. Elle était du plus noble sang : fille du Duc de Parme, arrière-petite fille de Louis XIV, descendante de Charles Quint. Mariée à l’héritier de la maison des Habsbourg, elle devait régner sur l’Empire d’Autriche. Elle savait quatre langues, elle dessinait et composait, elle accompagna même une fois au violon le petit Mozart. Elle eut comme précepteur le philosophe Condillac et nous laissa des essais philosophiques et scientifiques d’une rare précocité. Et avec tout cela, épouse aimante, fille dévouée, amie charitable de tous. Sa mort prématurée à l’âge de 21 ans, après une longue agonie pour cause de petite vérole, endeuilla tout le monde et ne pouvait qu’auréoler de grandeur tragique le destin de cette princesse de conte de fée.
Mais c’est un tout autre portrait, que nous dévoile sa correspondance intime, qui va nous intéresser : Isabelle de Bourbon-Parme a eu un seul amour et ce fut pour la sœur de son mari, la princesse Marie-Christine ; Isabelle était une femme qui aimait une autre femme.
« Je meurs d’amour pour toi », « je vous baise de toutes mes forces », « je t’aime » concluent ses lettres. Marques de politesse, déclarations tendres, élans platoniques ?
Mais quand nous lisons, à la date du 31 décembre 1762 : « Adieu, j’embrasse ton petit cul d’archange et me prosterne à tes pieds », ou encore en novembre 63 : « le visage est un peu malade mais votre place favorite ne l’est pas », le doute n’est plus permis : Isabelle, princesse de France, était une fieffée goudoue.
Dès lors, ses mots doux retentissent autrement, « je suis très disposé à vous étouffer à force de caresses » : aux sentiments les plus enflammés, il faut y joindre les gestes les plus endiablées et on s’imagine ces deux coquines se pourlécher goulûment au point d’en avoir des vapeurs, ou soulevant jupons et dentelles, se délecter de leur bouton de rose ou introduire dans leur intimité quelques substituts de la virilité, et tout cela sous les ors du majestueux palais de Schönbrunn.
Isabelle s’est véritablement consumée d’amour pour sa belle-sœur. Elle en négligeait ses devoirs ; en pleine retraite religieuse, elle avoue : « j’oublie le lieu où je suis, j’oublie ceux avec qui je suis…, je ne pense qu’à ce nouveau désir que je cherche à satisfaire à quelque prix que cela soit ».
Que nous apprenne encore ses lettres sulfureuses?
Qu’Isabelle savait jouer de sa santé fragile pour garder le lit et y attendre, pendant que son impérial mari officiait seul aux cérémonies, sa délicieuse maîtresse.
Que nos belles dames n’étaient pas contre une partie à plusieurs, pourvu qu’on soit entre filles, avec les demoiselles d’honneur. Sur les charmes d’une certaine La Vasquez, Isabelle et Marie-Christine se disputèrent et se rabibochèrent souvent.
Qu’Isabelle, selon toutes vraisemblances préférait jouer les hommes.
Surtout, que son désir aimait à se rallumer par quelques obscénités scatologiques.
Lisez plutôt ce fantasme nocturne de jouissance et de fiente : « j’ai eu des rêves très agréables… j’ai cru être au lit et que vous veniez me chercher pour aller à la Redoute avec vous. Je devais être votre compagnon, mais la joie m’a fait faire un petit effort et ma chemise s’en est ressentie, j’ai chié tout en plein dedans » ; surtout que parfois le rêve touchait au réel : « je pissai tout tranquillement quand tout à coup un vent importun vient avec toute la turbulence donnée à Eole, a voulu sortir ; je l’ai cru seul, j’ai voulu lui laisser le passage libre… Par bonheur, j’ai pu arrêter à temps… Adieu, je baise votre adorable cul, me gardant bien de vous offrir le mien qui est un peu trop foireux ».
Il est vrai qu’elle avait de qui tenir : la réputation de libertin de son grand-père, Louis XV de France, surnommé le « Bien aimé », surtout par les femmes, n’est plus à faire, on sait un peu moins qu’il était à voile et à vapeur, lui qui du supplice du Pal, disait « qu’il commençait si bien et qu’il finissait si mal » ; son autre grand-père, le roi Philipe V d’Espagne était à la fois dévot et obsédé sexuel pour tout genre, on raconte que seuls la voix et le petit cul du célèbre castrat Farinelli pouvait le sortir de sa profonde mélancolie. Bon sang ne saurait mentir.
Quant à son mari, le misogyne Joseph II, il avait semble-t-il des goûts assez proches de ceux du Marquis de Sade. Voici le remède qu’il aurait aimé administrer à ce brave Louis XVI pour qu’il engrossât enfin Marie-Antoinette: « Dans son lit conjugal, il a des érections fort bien conditionnées, il introduit le membre, reste là sans se remuer deux minutes peut-être, se retire sans jamais décharger, toujours bandant, et souhaite le b o n s o i r… Ah, si j’aurais pu être présent une fois, je l’aurais bien arrangé ! Il faudrait le fouetter pour le faire décharger de colère comme les ânes ». Avec de tels conseils, on peut fantasmer à quel dépucelage Isabelle eut l’honneur.
Mes bons lecteurs, au moment de vous quitter, je suis pris d’un remords. La vérité m’oblige à dire que j’ai un peu artificiellement donné un parfum de scandale à tout cela. J’ai sorti le plus scabreux pour vous émoustiller, égrillards lecteurs.
La plupart des lettres d’Isabelle nous ennuient surtout de futiles cancans de cours.
Il était naturel de parler de ses problèmes de « Derrière » à une époque où le corps était si souvent souffrant.
Plus intéressant encore, si Isabelle avait bien conscience du caractère transgressif de ses penchants -« j’espère que vous vous souvenez de la parole donnée de ne jamais en parler car il n’y a rien de plus infâme que d’aller contre la nature », rappelle-t-elle à son aimée-, il semblerait toutefois que les amours saphiques étaient jugées au XVIIIème siècle avec plus de bienveillance que la pédérastie : ce n’étaient tout au plus que des jeux de mains innocents entre jeunes filles qui passeraient.
Voilà peut-être pourquoi les maris de nos princesses n’ont rien trouvé à redire à ces lettres échangées et qu’elles nous ont pu parvenir.
Il n’empêche, lecteurs, qu’il me plait à moi d’imaginer Isabelle, lors d’une froide messe, jouant malicieusement de son chapelet auprès de sa belle-sœur, pour lui rappeler combien ses doigts sont agiles ; ou de supposer sous les monceaux de robes et de soieries, l’entrecuisse nu de Marie-Christine s’échauffant parce que sa maîtresse croquait devant elle, un peu trop langoureusement un petit gâteau ; ou de rêver à nos deux princesses se poursuivant dans les galeries désertes ou se cachant derrière les bosquets pour attraper au vol quelques baisers ; se sachant loin de Dieu, des Rois et des hommes et heureuses pour cela.
Source : Isabelle de Bourbon-Parme «je meurs d’amour pour toi », Lettre à l’archiduchesse Marie-Christine 1760-1763, édition établie par Elisabeth Badinter, La bibliothèque d’Evelyne Lever, chez Taillandier.
