A première vue, je ne vois pas très bien ce que vient faire une chronique « séries télévisées » sur un site de cul aussi classe que L’Autre Sexe. Parce que classe peut-être, mais cul quand même. Surtout. Essentiellement. Néanmoins, je sais.
Car un esprit scientifique dans un corps dépravé le sait.
Les voies sont souvent pénétrables – comment les prendre, c’est une autre histoire.
Donc, le cœur à l’ouvrage, la bite sous le bras.
Et surprise : je commence à comprendre l’intuition de la rédaction en chef de ce site, toujours brillante. Après deux ou trois cents heures devant ma télévision, ce dernier mois, je suis même en mesure d’écrire l’épisode zéro de cette chronique.
Commençons par des considérations simples, voire simplistes : le sexe, c’est mal. Donc c’est bien. A la télévision comme ailleurs, mais à la télévision surtout. A l’origine, la télévision, c’est le royaume de la censure. Pour le dire mieux : en général, c’est l’Etat. Néanmoins, avec le temps, avec l’apparition des chaînes à péage, du câble, du satellite, ainsi qu’avec l’évolution des réglementations relatives à ce qui choque le moutard (ou pas), le Yin est venu titiller son Yang (ou l’inverse), et tout cela s’est un peu rééquilibré. Il y a du pornographique, certes, mais aussi du libertin, de l’érotique, du troublant. La vie, quoi. Et dans un petit coin de cerveau (étroit comme un cabinet et privé comme un détective), on garde même en effigie quelques animateurs et animatrices (présentateurs et présentatrices) pour égayer un moment de solitude en train de faire l’amour – ou un rêve qu’on ne raconte pas, une pensée trop vulgaire rapidement chassée. Rien que du banal. Du quotidien. Un instrument parmi d’autres de la paluche mentale pas chère. Que personne ne s’inquiète.
Pour des raisons réglementaires et publicitaires, la fabrication des séries (nouvel eldorado romanesque contemporain, la littérature est morte, vive la télévision) a en général été associée aux contraintes de neutralité et d’aseptisation des programmes en prime time. Du moins, jusqu’à une période récente, jusqu’à la fin des années 80, disons, où le succès d’une chaîne américaine, HBO, a définitivement changé la donne. Il a existé évidemment, bien avant les années 80 des productions qui jouent sur la charge (l’intensité) sexuelle de tel ou tel personnage, de tel ou tel comédien. On pense à Chapeau Melon et Bottes de Cuir. Enfin, surtout à la partie Bottes de Cuir. Et puis demandez donc à Monsieur R. ce qu’il pense de l’inoubliable Zora la Rousse…
Cependant, jusqu’au succès des premières chaînes à péage, ce jeu se fait dans le détournement, le contournement, l’image, le décalage, la métaphore, l’allusion. A la télévision américaine, par exemple, on sait que les mots crus sont proscrits, sans parler d’un bout de sein ou d’un quart de fesse. Mais tout va changer. Tout change. La télévision va soudain prendre le train des mœurs en marche. La série avec elle. Grâce à HBO, donc, une chaîne que l’on choisit de voir, que l’on paye. Que l’on ne diffuse pas à n’importe qui – et qui ne dépend pas (que) de la publicité et des sponsors. Donc sur laquelle on peut entendre un « Fuck » ou voir un téton qui pointe (avé l’accent), sans que personne ne trouve à redire, biper ou réduire en mosaïque.
Idem pour la concurrence toute aussi payante (mais qui s’intéressera plus tard à la série) comme Showtime. Parfois, le capitalisme – le privé – c’est aussi la liberté (et cela pour Monsieur R. qui m’accuse d’être trop à gauche).
C’est ainsi qu’au début des années 90, il y eut nos premiers émois, de ceux qui montrent autant de fesses que de littérature : Dream On (1990-1996), par exemple. La première série qui joue vraiment sur la vie sexuelle comme une intrigue (tout ou partie, c’est selon), avant bien d’autres, plus célèbres, comme Sex and the city (1998-2004), Entourage (depuis 2004), le Journal Intime d’une Call Girl (depuis 2007), etc.
Mais dès Dream On, l’essentiel est là, en filigrane, une pulsion érotique ininterrompue. En fait, la victoire du réalisme. En effet, si la série télévisée est la forme de récit qui peut le plus se rapprocher de la vie quotidienne (entre fiction de l’espace réel – les mockumentaries ou documenteurs – et fiction de temps réel – 24 heures chrono), il est impossible qu’elles ne parlent pas (et beaucoup) de sexualité. Sinon, ce ne sont que des fables. Des pubs pour la lessive. Et même les fables parlent cul.
En 20 ans, la série a radicalement changé. Aujourd’hui, la majorité des programmes vont au-delà de la simple allusion sexuelle ou érotique, y compris sur les chaînes classiques, y compris les genres les plus neutres. Il suffit ainsi de mesurer le fossé qui sépare de ce point de vue la sitcom classique des années 90, Friends (1994-2004) sur NBC, et la sitcom contemporaine la plus populaire, How I Met Your Mother (depuis 2005) sur CBS. Ce que l’on suggère dans l’un est avéré dans l’autre. Ce que l’on enterre sous un tonneau d’ironie ou de guimauve ici, est dénoté tout simplement là. Il suffit de comparer les personnages de Joey dans Friends et de Barney dans How I Met Your Mother – le même, dramatiquement parlant, mais deux époques différentes semble-t-il. La télé d’avant, la télé de maintenant.
Globalement, cependant, l’essentiel du dilemme critique ou moral en ce qui concerne le sexe dans une fiction télévisée est de savoir si on en montre – ou pas. Et par extension, si on en parle – ou pas. De ce point de vue, aujourd’hui, on en montre et on en parle. On fait même plus que cela, on (en) fait parler. La preuve – si l’en fallait une – de l’âge adulte de la série télévisée, c’est qu’elle fait scandale, désormais. On l’accuse de tous les maux, et pas seulement de rendre idiot. En fait, encore une fois, c’est la victoire d’un certain réalisme. C’est nous qui sommes scandaleux. Pas seulement dans notre vie de tous les jours, mais dans le récit qu’on en fait, dans les livres, les journaux, au cinéma et même à la télévision.
L’actualité Sex and the Series du mois ?
Le retour du Journal Intime d’une Call Girl pour une troisième saison. Parce que c’est un parfait exemple du naturalisme sexuel dont on parle : l’adaptation pour la télévision du blog (puis du livre) d’un ancienne escort girl londonienne. Parce que c’est aussi une série régulièrement accusée de rendre la prostitution sympathique (et là, je dis : pas sûr). Mais aussi et surtout parce que c’est Billie Piper. Et que ça vaut deux ou trois années de Viagra sans même parler du contexte de la série. Dans le Docteur Who (depuis 2005), c’était pareil.
Enfin, pas seulement la bouche, les yeux, … et le reste… En fait, la voix. Parce que c’est quand on ferme les yeux que l’on bande, définitivement (bon, si vous ne comprenez pas du tout l’anglais, c’est un peu un truc à la con, ceci étant, mais vous pouvez essayer quand même).
Tout se joue là, en réalité, dans le contre-pied de ce qu’on voit et de ce qu’on entend. Du cul, on en voit. Beaucoup. C’est le principe. Mais justement, c’est le souffle, le grain de la voix, ces sacrées cordes vocales et ce damné accent londonien qui rendent fou.
Et rien que pour cela, cette chronique mérite un épisode un. Sans cliffhanger.
