Beaucoup d’amateurs de séries télévisées ont commencé à regarder Battlestar Galactica (2004-2009) en souvenir de l’autre série du même nom, diffusée en 1978-1979 – désormais plus communément appelée Battlestar Galactica 1978 ou Galactica, tout simplement. Pour qu’on ne confonde pas. Mais cette fois, force fut de reconnaître que le remake allait plus loin que l’original, beaucoup plus loin. Comme quoi, le progrès existe aussi à la télévision. Et surtout qu’érotiquement parlant, sexuellement chantant, les scénaristes ont pris la mesure d’un discours nouveau, plus libéré et plus profond, qu’on devinait déjà dans un space opéra comme Farscape (1999-2003), par exemple.

Bref, pour le dire plus simplement : Battlestar Gallactica parle de sexe – et pas qu’un peu, et pas mal du tout. Pour ceux qui n’aurait jamais jeté le coin d’un œil plein de conjonctivite sur la chose, résumons l’argument de l’épopée en deux mots : les cylons, robots humanoïdes créés par les humains, se sont révoltés contre leurs maîtres. Après une première guerre qui s’est soldée par un match nul, une trêve de quarante ans. Puis un second conflit – objet de la série. Après le premier épisode, l’humanité est atomisée, il n’en reste que 50 000 individus en guenilles et en fuite dans l’infinité sidérale. Protégés par un unique vaisseau de combat antédiluvien : le Battlestar Gallactica.

Mais qu’est-ce que tout cela vient faire sur le seul site de cul que l’on peut consulter au bureau, me direz-vous. Pour toute réclamation, adressez-vous à Monsieur R., notre seul vrai capitaine on et of the board. En ce qui me concerne, j’aurais déjà compris dès la première ligne, mais bon. Tout le monde n’est pas obsédé à ce point. Car qui dit maîtres et esclaves suppose qu’ils vont coucher ensemble. Ce qui tombe bien, puisqu’une nouvelle génération de cylons a pris l’apparence humaine. De chair et de sang, mais artificiels (un peu comme le faux cuir qui est en fait du plastique). Cela simplifie l’excitation, voire la pénétration. Mais ce n’est pas tout. Qui dit qu’il n’en reste que 50 000 suppose qu’il va falloir se reproduire de toute urgence : c’est l’un des gimmicks de la série.

A vrai dire, c’est un principe de survie commun à toutes les espèces en voie d’extinction. Le sexe est un moyen d’augmenter ses chances de persister sur la surface d’un globe ou de plusieurs. Le plaisir n’est plus qu’un prétexte destiné à tromper le désir dans le but de procréer. C’est un argument religieux très classique, voire une nécessité politique. L’intérêt sexuel du groupe passe avant l’intérêt sexuel des individus. Cela conduit notamment à un débat sur l’avortement ou sur la fécondation in vitro pas piqué des vers, on le suppose. Mais pas que. En effet, la grande différence, a priori, entre humains et cylons, c’est bien que ces derniers ne peuvent se reproduire « biologiquement » : ce sont des machines – produites à la chaine, ou clonées. Nécessité, donc, mais identité, aussi.

Au fil de la série, cependant, tout part en couille (pleine, puisqu’il le faut). Tout le monde se met à coucher avec tout le monde – mais sans trop insister sur l’aspect reproducteur de l’acte. Il y a quelques naissances, mais pas celles que l’on croit. En effet, s’il semblait acquis que les cylons ne disposait pas de gamètes, et qu’ils étaient tout plaisir (parce qu’ils aiment cela : les esclaves sont à l’image des maîtres), il y a quand même des exceptions – et troublantes. De l’étreinte d’un cylon et d’un humain, il y a tout à redouter. De fait, le principal personnage d’enfant de la série est un hybride d’humain et de cylon : Héra – qui s’avère en fait être le véritable héros épique de la saga dans la dernière saison.

Et là, d’un coup, on parle d’autre chose. Au-delà du débat du plaisir et de la procréation, on disserte abondamment de ce que Buffon aurait appelé une relation contre-nature. Au sens propre, en effet, pour les naturalistes et les biologistes, une relation contre-nature est une relation sexuelle entre deux individus de deux espèces différentes. Entre les races, ce n’est pas bien vu. Entre les espèces, c’est contre-productif, dit-on. A voir les humains et les cylons batifoler puis enfanter, c’est un peu court. Rappelons à cette occasion qu’au 18e siècle, Buffon considérait les hommes et les femmes noirs comme de grands singes – ou à peu près. Et que pour relever un peu le niveau de son blason, son racisme n’en était pas un. C’était pire que cela. Deux espèces différentes.

Du point de vue de Buffon et des naturalistes, Battlestar Galactica est ainsi une réponse – en forme de contradiction. La grande histoire érotique de la série concerne un être humain, l’ambigu Docteur Baltar, et une cylon, Caprica Six (de la sixième série de clones). L’obsession érotique du Docteur Baltar est telle qu’il la voit, qu’il la baise (et oui) même quand elle n’est pas là. Interprétation psychanalytique de comptoir, me direz-vous. La série se fonde plutôt sur un théorie projective, dématérialisée, voire télépathique, en effet. Mais bon. Il n’en demeure pas moins de savoureux moments de plaisir solitaire du Docteur Baltar.

De fait, si Battlestar Galactica est une série de survie et de désespoir (ce qu’elle est), le sexe est la réponse. L’unique réponse. Car que peut-on faire d’autre quand on est coincé dans de gigantesques boites de conserve spatiales, à votre avis ? Des rats se seraient entretués, les hommes et les femmes forniquent. Surtout qu’un principe (aussi hideux que réaliste, d’un point de vue scénaristique) de sélection naturelle ne laisse de vaillant que les plus forts, les plus résistants, les plus fertiles. The perfect match, you may say. C’est un lupanar.

Au moment de prendre leur plaisir, la colonne vertébrale des cylons rougeoie à travers la peau, comme une résistance électrique. En anglais, le terme péjoratif pour cylon, c’est « toaster » – ce qui fait sens, d’un coup. Ceci étant, une petite réflexion : si l’on considère que les êtres humains ne se rendent jamais compte qu’ils couchent avec un cylon, c’est qu’ils n’ont pas beaucoup d’imagination, ni de variété dans leurs positions. Cela suppose de ne jamais voir le dos de son ou de sa partenaire. Pas de levrette. No reverse cowgirl either. La tendresse nous interdit cependant d’en faire le reproche aux scénaristes. Il faut bien quelques incohérences.

On le devine, plus les saisons passent, et plus ces relations entre cylons et humaines – sexuelles ou pas, mais surtout sexuelles – sont au cœur de la série. Dans la microsociété hyper contrôlée des derniers êtres humains, le sexe est sous surveillance. Pureté de l’espèce ou pas ? Les opinions divergent et les conclusions changent. Il n’en reste pas moins que l’on observe et que l’on contrôle. Le spectateur, lui, en a pour son argent (ou pas, car parfois, c’est gratuit). Depuis sa position privilégiée de voyeur doué d’ubiquité, il se régale. Bien sûr, cela ne vient pas de nulle part. Que ce soit Lost, les disparus (2004-….) pour son côté survivant, ou Deadwood (2004-2006) pour l’articulation entre chaos et sexe, ou encore The Wire (2002-2008) pour l’obsession de la surveillance, les meilleures séries américaines de ces dernières années tissent toutes ensemble un drame de la survie, de la décadence et du contrôle social. Quelque chose de post 9 / 11, ici ? Qui sait. En tout cas, le cul, c’est de la politique. Et inversement.


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Numéros Battlestar Galactica ou le sexe sous surveillance Par Dr. Karl Gustav II von Laks Mars 2010Tags :