Depuis quelques semaines, les messages se font plus pressants. On trouve que je ne prends pas parti. Comme s’il le fallait. Certains d’entre mes lecteurs me demandent si je crois vraiment à cette différence entre le normal et le pathologique. Si les paraphilies existent – ou si ce n’est qu’un argument poétique. Je ferais dans la paraphilie comme d’autre font des blasons érotiques ou des sermons pour la messe. Bref, toutes mes consultations ne sont-elles réductibles qu’à une figure de style ? Est-ce du vent ?
Le principe d’un bon thérapeute est de ne pas s’émouvoir. De garder une saine distance qui n’a rien à voir avec le silence des analystes (plus précisément : de certains analystes) ou les hauteurs avec vue des artilleurs (à dire vrai : cela dépend du terrain). Pourtant, parfois, je l’avoue, je sors de mes gonds. Je bous. Je ne l’exprime pas – ou très peu. Même quand, cette semaine, un patient me dit son angoisse d’avoir eu des relations sexuelles avec une personne de petite taille. Je corrige : « avec une naine ? » Il opine : « est-ce pervers d’être excité par une naine ? » Je garde pour moi : « et ta sœur, connard ! »
Je lui en aurais bien allongé une, pour tout vous dire. Mais j’ai gardé mon calme. Pourquoi faire tout un plat d’un triple imbécile qu’il faut avant tout mettre sous lexomil – et qui de toute façon est probablement irrécupérable.
Le soir venu, avec ma tisane et mon double scotch sans eau ni glace, j’ai repensé aux messages que je reçois ici. Au normal et au pathologique, cette vaste blague. A cette notion de paraphilie qui n’existe que pour le confort intellectuel des spécialistes de la chose. Si l’on regarde de plus près, il existe un mot pour définir une attirance particulière pour les nains et les naines : la nanophilie. Pour être franc, il existe aussi un mot pour dire l’excitation sexuelle pour les personnes handicapées, amputées, obèses, enceintes, poilues ou pas. Bref, cela n’étonnera pas les poètes : il y a un mot pour tout – et parfois les mots, ce sont des lâches à qui l’on ferait dire n’importe quoi.
Car de quoi parle-t-on ? En vérité, le principal problème est celui du registre. Parce que je me cherche souvent des excuses, je voudrais vous rappeler que c’est l’objet de cette chronique : le registre. Je m’efforce de considérer un mot qui désigne une paraphilie sous un certain registre : littéraire, juridique, psychologique, historique, médical, etc. Ce qui est une manière de l’interroger et de le démentir. Ou comme le dirait n’importe quel thérapeute de salon : il y a toujours un atome de vérité dans le plus grand des mensonges. Concernant la paraphilie en général, sa définition est aussi une question de registre.
Cliniquement parlant, tout d’abord, puisque l’on n’est pas censé parler de paraphilie à moins d’une exclusivité vérifiée dans la durée de l’excitation sexuelle à un certain fétichisme. On parle de six mois ou d’un an. Pour le dire autrement, on n’évoque une paraphilie que dans le cas très précis où vous ne parvenez à l’excitation que selon un certain schéma exclusif. On conviendra que ce n’est ni précis ni très pertinent, mais que cela relève de l’obsession. Pour autant, je n’arrive pas à mettre sur le même plan le zoophile, le masochiste radical, le nanophile ou l’exobiophile. En ce qui me concerne, cela heurte un autre de mes registres favoris, le registre politique – qui me semble bien plus juste, en l’occurrence.
D’un point de vue politique, en effet, certaines paraphilies sont problématiques. Ainsi le cas exemplaire de la zoophilie, mais pas seulement. Si vous ne parvenez à être excité qu’en présence d’un écoulement de sang de votre partenaire, cela peut être un peu risqué – surtout si l’on n’a gardé des couteaux à l’intérieur de la maison. En revanche, en quoi cela pourrait-il être un problème d’aimer les personnes de petite taille ? Ou obèses ? Ou handicapées ? — Oui, mais si c’est exclusif ? Je ricane. Je me gausse. Car en général, le cerveau se charge de ses propres illusions. Et l’obsession consumériste est souvent le fond des paraphilies qui se succèdent dans mon cabinet. Pour ne pas s’embarrasser d’hypocrisie, lâchons le mot : la bêtise. Souvent, c’est de la bêtise, et rien d’autre. Et certainement rien de psychiatrique. Juste une immense bêtise.
On peut en effet tout aussi bien être révolté par la pratique contemporaine des annonces sur les sites de rencontre. Des annonces qui regorgent de portraits racistes, intolérants et profondément stupides de l’âme sœur. Je veux qu’il soit noir. Je déteste les arabes. Je ne recherche que des gros seins. Je n’aime que les grandes bites et les couilles épilées. Voire : je le voudrais bien installé dans la vie, avec un vrai métier et de l’ambition (traduction : je veux un mec riche). Plans culs s’abstenir. Sarkozistes, allez voir ailleurs. Si l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches, je vous prie de croire que le caniche est un grand démocrate. Lui. Et que la paraphilie, les préférences sexuelles (au-delà de considérations raisonnables concernant le genre, la maturité sexuelle ou la santé de ses partenaires), ce n’est souvent rien d’autre qu’un grand moment de fascisme régressif.
Ceci dit, revenons à la politique, car le sexe est avant tout social. Mieux encore, la définition du normal et du pathologique est avant tout sociale. Tout dépend du concept politique de référence. Dans les sociétés antiques (à Rome, par exemple), c’est la virilité qui prime. Pas l’hétérosexualité, mais la virilité, c’est à dire le rôle sexuel actif. La part dominante. Ces sociétés s’entendent comme une division entre dominants et dominés. Et le crime, c’est d’être dominé quand on appartient à une classe dominante. En revanche, femmes, esclaves, jeunes gens doivent être dominés, sauf rares exception. Sénèque – qui n’est pas un rigolo mais qui sait taquiner le brochet, à l’occasion – ne dit-il pas que « la passivité est un crime chez un homme de naissance libre ; chez un esclave, c’est son devoir le plus absolu » ?
Au dix-neuvième siècle, dans un grand nombre de pays occidentaux, la référence, c’est la reproduction. Autrement dit, une sexualité qui n’est pas reproductive est une transgression. Selon le moment et l’endroit, c’est un plaisir plus ou moins toléré. Pour les anarchistes (comme Fourrier et son Nouveau Monde Amoureux, 1817), rien n’est pathologique à partir du moment où les deux partenaires sont satisfaits – sans le déplaisir, la souffrance ou la spoliation d’un autre. A titre personnel, j’avoue que je ne trouve pas cela idiot, pour le coup.
C’est ce que je m’efforce de dire à mes patients : « mais votre partenaire, qu’est-ce qu’il en pense ? » Et selon la réponse, je sais rapidement à quoi m’en tenir. Car tous ceux qui cherchent la tangente, la sortie de secours ou l’escalier de service prouvent en fait que leur partenaire n’est pas un sujet qui mérite que l’on s’intéresse à lui. Il n’est qu’un objet sexuel parmi d’autres. Seul son propre plaisir compte, ce qui me choque infiniment plus – et m’inspire généralement plus de pitié que d’horreur ou de dégoût. On retrouve la politique. Ici, le maître et l’esclave, l’exploité et l’exploiteur. A partir du moment où ceux qui travaillent pour vous (et pour votre plaisir, votre jouissance, votre gratification égoïste) n’ont aucun droit, vous ne valez pas grand-chose. Malade, obsessionnel, peut-être. Mais surtout minable.
Sur ce : bien à vous. Et pour aller plus loin, lisez donc Le normal et le pathologique de Georges Canguilhem. Je vais le relire. Car je sens que mon agenda de la semaine va être moins rempli.
La nanophilie ou la bêtise
Depuis quelques semaines, les messages se font plus pressants. On trouve que je ne prends pas parti. Comme s’il le fallait. Certains d’entre mes lecteurs me demandent si je crois vraiment à cette différence entre le normal et le pathologique. Si les paraphilies existent – ou si ce n’est qu’un argument poétique. Je ferais dans la paraphilie comme d’autre font des blasons érotiques ou des sermons pour la messe. Bref, toutes mes consultations ne sont-elles réductibles qu’à une figure de style ? Est-ce du vent ?
Le principe d’un bon thérapeute est de ne pas s’émouvoir. De garder une saine distance qui n’a rien à voir avec le silence des analystes (plus précisément : de certains analystes) ou les hauteurs avec vue des artilleurs (à dire vrai : cela dépend du terrain). Pourtant, parfois, je l’avoue, je sors de mes gonds. Je bous. Je ne l’exprime pas – ou très peu. Même quand, cette semaine, un patient me dit son angoisse d’avoir eu des relations sexuelles avec une personne de petite taille. Je corrige : « avec une naine ? » Il opine : « est-ce pervers d’être excité par une naine ? » Je garde pour moi : « et ta sœur, connard ! »
Je lui en aurais bien allongé une, pour tout vous dire. Mais j’ai gardé mon calme. Pourquoi faire tout un plat d’un triple imbécile qu’il faut avant tout mettre sous lexomil – et qui de toute façon est probablement irrécupérable.
Le soir venu, avec ma tisane et mon double scotch sans eau ni glace, j’ai repensé aux messages que je reçois ici. Au normal et au pathologique, cette vaste blague. A cette notion de paraphilie qui n’existe que pour le confort intellectuel des spécialistes de la chose. Si l’on regarde de plus près, il existe un mot pour définir une attirance particulière pour les nains et les naines : la nanophilie. Pour être franc, il existe aussi un mot pour dire l’excitation sexuelle pour les personnes handicapées, amputées, obèses, enceintes, poilues ou pas. Bref, cela n’étonnera pas les poètes : il y a un mot pour tout – et parfois les mots, ce sont des lâches à qui l’on ferait dire n’importe quoi.
Car de quoi parle-t-on ? En vérité, le principal problème est celui du registre. Parce que je me cherche souvent des excuses, je voudrais vous rappeler que c’est l’objet de cette chronique : le registre. Je m’efforce de considérer un mot qui désigne une paraphilie sous un certain registre : littéraire, juridique, psychologique, historique, médical, etc. Ce qui est une manière de l’interroger et de le démentir. Ou comme le dirait n’importe quel thérapeute de salon : il y a toujours un atome de vérité dans le plus grand des mensonges. Concernant la paraphilie en général, sa définition est aussi une question de registre.
Cliniquement parlant, tout d’abord, puisque l’on n’est pas censé parler de paraphilie à moins d’une exclusivité vérifiée dans la durée de l’excitation sexuelle à un certain fétichisme. On parle de six mois ou d’un an. Pour le dire autrement, on n’évoque une paraphilie que dans le cas très précis où vous ne parvenez à l’excitation que selon un certain schéma exclusif. On conviendra que ce n’est ni précis ni très pertinent, mais que cela relève de l’obsession. Pour autant, je n’arrive pas à mettre sur le même plan le zoophile, le masochiste radical, le nanophile ou l’exobiophile. En ce qui me concerne, cela heurte un autre de mes registres favoris, le registre politique – qui me semble bien plus juste, en l’occurrence.
D’un point de vue politique, en effet, certaines paraphilies sont problématiques. Ainsi le cas exemplaire de la zoophilie, mais pas seulement. Si vous ne parvenez à être excité qu’en présence d’un écoulement de sang de votre partenaire, cela peut être un peu risqué – surtout si l’on n’a gardé des couteaux à l’intérieur de la maison. En revanche, en quoi cela pourrait-il être un problème d’aimer les personnes de petite taille ? Ou obèses ? Ou handicapées ? — Oui, mais si c’est exclusif ? Je ricane. Je me gausse. Car en général, le cerveau se charge de ses propres illusions. Et l’obsession consumériste est souvent le fond des paraphilies qui se succèdent dans mon cabinet. Pour ne pas s’embarrasser d’hypocrisie, lâchons le mot : la bêtise. Souvent, c’est de la bêtise, et rien d’autre. Et certainement rien de psychiatrique. Juste une immense bêtise.
On peut en effet tout aussi bien être révolté par la pratique contemporaine des annonces sur les sites de rencontre. Des annonces qui regorgent de portraits racistes, intolérants et profondément stupides de l’âme sœur. Je veux qu’il soit noir. Je déteste les arabes. Je ne recherche que des gros seins. Je n’aime que les grandes bites et les couilles épilées. Voire : je le voudrais bien installé dans la vie, avec un vrai métier et de l’ambition (traduction : je veux un mec riche). Plans culs s’abstenir. Sarkozistes, allez voir ailleurs. Si l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches, je vous prie de croire que le caniche est un grand démocrate. Lui. Et que la paraphilie, les préférences sexuelles (au-delà de considérations raisonnables concernant le genre, la maturité sexuelle ou la santé de ses partenaires), ce n’est souvent rien d’autre qu’un grand moment de fascisme régressif.
Ceci dit, revenons à la politique, car le sexe est avant tout social. Mieux encore, la définition du normal et du pathologique est avant tout sociale. Tout dépend du concept politique de référence. Dans les sociétés antiques (à Rome, par exemple), c’est la virilité qui prime. Pas l’hétérosexualité, mais la virilité, c’est à dire le rôle sexuel actif. La part dominante. Ces sociétés s’entendent comme une division entre dominants et dominés. Et le crime, c’est d’être dominé quand on appartient à une classe dominante. En revanche, femmes, esclaves, jeunes gens doivent être dominés, sauf rares exception. Sénèque – qui n’est pas un rigolo mais qui sait taquiner le brochet, à l’occasion – ne dit-il pas que « la passivité est un crime chez un homme de naissance libre ; chez un esclave, c’est son devoir le plus absolu » ?
Au dix-neuvième siècle, dans un grand nombre de pays occidentaux, la référence, c’est la reproduction. Autrement dit, une sexualité qui n’est pas reproductive est une transgression. Selon le moment et l’endroit, c’est un plaisir plus ou moins toléré. Pour les anarchistes (comme Fourrier et son Nouveau Monde Amoureux, 1817), rien n’est pathologique à partir du moment où les deux partenaires sont satisfaits – sans le déplaisir, la souffrance ou la spoliation d’un autre. A titre personnel, j’avoue que je ne trouve pas cela idiot, pour le coup.
C’est ce que je m’efforce de dire à mes patients : « mais votre partenaire, qu’est-ce qu’il en pense ? » Et selon la réponse, je sais rapidement à quoi m’en tenir. Car tous ceux qui cherchent la tangente, la sortie de secours ou l’escalier de service prouvent en fait que leur partenaire n’est pas un sujet qui mérite que l’on s’intéresse à lui. Il n’est qu’un objet sexuel parmi d’autres. Seul son propre plaisir compte, ce qui me choque infiniment plus – et m’inspire généralement plus de pitié que d’horreur ou de dégoût. On retrouve la politique. Ici, le maître et l’esclave, l’exploité et l’exploiteur. A partir du moment où ceux qui travaillent pour vous (et pour votre plaisir, votre jouissance, votre gratification égoïste) n’ont aucun droit, vous ne valez pas grand-chose. Malade, obsessionnel, peut-être. Mais surtout minable.
Sur ce : bien à vous. Et pour aller plus loin, lisez donc Le normal et le pathologique de Georges Canguilhem. Je vais le relire. Car je sens que mon agenda de la semaine va être moins rempli.


Excellent article. Je l’ai dévoré du début à la fin et j’ai adoré !
!!!!!!!!!
Lumineux
Quel plaisir, un raisonnement aussi fluide…