Je me demande parfois sur quel autre sujet que le sexe les média sont-ils capables de dire autant, et en si peu de temps, de stupidités ? Le football et la musique peut-être, mais ce serait l’objet d’autres webzines, ici c’est l’Autre Sexe, alors bon. Le battage médiatique (le « buzz » ?) qui a suivi une récente campagne de lutte anti-tabagisme passif (et à conduit finalement à son retrait) en est un exemple criant : c’est bien simple, au bout de quelques jours de débat, j’avais envie de réunir partisans intégristes et opposants farouches dans un abri anti-atomique fermé à clef de l’extérieur, de leur donner des armes et d’attendre la fin du boucan pour rouvrir la porte en espérant ne pas trouver de survivants. Mais je m’égare : je suis non-violent et partisan de la résolution des conflits par le dialogue et les bisounours. Ce qui n’est pas une raison suffisante pour fermer ma gueule, ceci dit.

Rappelons les faits : la campagne était destinée à sensibiliser au sort des non-fumeurs (j’en suis) qui respirent la fumée des fumeurs. Vous allez me dire : il est déjà interdit de fumer au bureau et dans les lieux publics, ils veulent interdire quoi maintenant ? De fumer dans la rue ? – On ne rigole pas, merci, c’est une idée (http://www.liberation.fr/vous/0101559533-l-interdiction-de-fumer-dans-la-rue-c-est-pour-bientôt). Le fond est donc : les non-fumeurs sont les victimes des fumeurs autour d’eux, et risquent par leur faute de développer de vilaines maladies liées au tabac, quand bien même ils n’auraient pas tiré la moindre taffe de toute leur vie – ce qui est un peu injuste, reconnaissons-le. Soit. La forme maintenant : sur chaque affiche, un jeune homme ou une jeune fille, visiblement agenouillé(e), fait face à un homme hors champ, dont on devine le ventre bedonnant, le costard mal taillé et la boucle de ceinture de nanti. A leurs lèvres, au lieu du chibre qui aurait été de circonstances dans un porno hard 70’s : une cigarette. Un slogan, ensuite : « Fumer, c’est être esclave du tabac. » Comprenons : pour un non-fumeur, respirer la fumée d’un fumeur est comparable à une fellation. Forcée, doit-on ajouter. Et c’est là, forcément, que le bât (résille) blesse. Car aucune des identifications que fait jouer cette affiche ne résiste à l’analyse.

Le slogan est trompeur : il pourrait faire croire que l’on se préoccupe de l’intérêt des fumeurs à proprement parler, en rappelant qu’ils sont les victimes d’une dépendance (médecins et chercheurs spécialisés comparent la capacité addictive de la nicotine à celles de la cocaïne et de l’héroïne, au moins quant à la rapidité de sa phase d’ « accroche »). Mais non : l’association commanditaire de la campagne n’est autre que l’association des Droits des Non-fumeurs. Le message est donc : les fumeurs dominent et violent les non-fumeurs lorsqu’ils fument en leur présence. Dire que la métaphore est excessive est trop peu : c’est une insulte à l’intelligence. Respirer la fumée d’un fumeur n’est pas anodin, et autant l’éviter, c’est bien meilleur pour la santé, mais cela ne fait qu’augmenter (un peu) la probabilité d’être touché par une maladie liée au tabac. Etre forcé(e) à une fellation, ou à n’importe quel acte sexuel par quelqu’un usant de son pouvoir de domination n’a pas de répercussion sur la santé physique, mais imprime une marque traumatique réelle et inévitable. On n’en meurt pas comme d’un cancer, mais cela a forcément des répercussions sur la psyché, le rapport à autrui et à sexualité, bref la vie. Et c’est ainsi que je me retrouve avec certains représentants d’associations d’aide aux victimes, à me demander ce que peut ressentir face à cette affiche quelqu’un qui a réellement vécu la scène représentée, mais avec une grosse bite à la place de la clope.

Et si je dis « grosse bite », là, ce n’est pas pour être vulgaire gratuitement, c’est pour détendre l’atmosphère.

Une autre association d’idées en jeu dans cette affiche identifie la fellation à un viol. Une autre encore, immédiatement concomitante, identifie la soumission à un viol. Que la fellation soit une manifestation de soumission sexuelle, l’idée n’est pas neuve, mais les féministes n’ont pas été les dernières à la combattre. Que le gars parmi vous qui ne s’est pas senti, un jour ou l’autre, vachement dominé par la fille occupée à lui lubrifier vigoureusement l’extrémité sensible me jette la première pierre. Je n’irai pas jusqu’à dire que les rôles s’y inversent systématiquement, mais quand même. Ici comme ailleurs, tout passe le dialogue, la communication entre les partenaires. Une chose est sure, en tout cas : la fellation n’est pas (forcément) un acte violent. Quant aux ceusses qui parlent pédophilie pour dénoncer cette campagne, qu’ils aillent s’acheter des yeux à défaut d’un cerveau : les modèles sont clairement, bien que sans doute légèrement, majeurs. Et la publicité militante d’user ici des mêmes ressorts que les vendeurs de porno au kilomètre, qui rivalisent sur le net et ailleurs de « Barely Legal », « Club Seventeen » ou autre « Teen sluts » en précisant en bas de page que tous leurs modèles ont l’âge légal. Comme quoi les pornographes sont avant tout des commerciaux et des publicitaires. Et vice-versa.

Mais bref. Le problème majeur vient qu’ici comme partout souvent, on utilise l’imagerie sexuelle pour l’associer à des idées fortement anxiogènes : le viol, le cancer, la pédophilie, la domination. Pas facile ensuite de vivre une vie quotidienne sexuelle responsable mais détendu et décomplexée. Il n’y a pas d’images, il n’y a pas de symboles innocents. Quand on les utilise pour dire n’importe quoi, on marque les esprits en même temps qu’on en fait glisser, plus ou moins perceptiblement le sens. Et la confusion qui née alors ne profite qu’à nos névroses. Alors que bon, il y avait tant d’autres façons d’inciter les gens à ne pas fumer… Combattre par exemple l’idée que fumer est chic (on dira ce qu’on voudra : une affiche comme celle qui a occupé cette chronique emprunte aux codes visuels du « porno chic », et il y a quelque chose de malsain à la voir ainsi associer esthétisme tendance classieuse et condamnation morale) ou rappeler que fumer rend idiot, c’est prouvé c’est scientifique (http://lci.tf1.fr/science/sante/2010-02/fumer-rend-idiot-c-est-prouve-5705625.html). Mon non, la voie choisie a une nouvelle fois été celle de la facilité : peu importe le message pourvu qu’on en parle. Et l’intelligence de passer par-dessus bord, avec ses potes l’éthique et la raison.

Bon, c’est pas tout ça, mais à force d’être de mauvaise humeur et de ronchonner sur des publicités débiles (pléonasme), j’en oublie qu’il va falloir que je songe sérieusement à trouver un moyen de présenter les hommages de mon vit à quelques amygdales consentantes, de me faire humecter le poireau, arroser la carotte ou mouiller la courgette (si je varie les légumes, c’est seulement pour assurer l’anonymat de ma bite, hein), de dépuceler quelques dents de sagesse, de faire coulisser le divin trombone, bref de lancer la distribution générale de sucres de gorges. Tout ça dans le respect d’autrui, bien entendu. Puis d’aller m’en griller une.

Ou pas.

Et c’est ça qui est bien.


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Chroniques de la sexualité extensive Qu’une pipe n’ait pas d’odeur, cela reste à prouver. (proverbe fidjien) Par Benjamin Fau Mars 2010Tags :