Hwang Sok-yong, Shim Chong, fille vendue, roman traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Jutte, Editions Zulma, 576 pages, 23 euros 50.

Le principe de la littérature est d’être à plusieurs entrées. Il n’y a jamais une interprétation qui vaille, elles s’ajoutent toutes les unes aux autres, et complètent un tableau jamais terminé. Pour le dire autrement, on peut tout dire d’un grand livre sans le réduire à un seul argument. En ce qui concerne le dernier roman de Hwang Sok-yong, Shim Chong, fille vendue, cela tombe bien puisque c’est à peu de choses près, un chef-d’œuvre. Je dis à peu de choses près pour ne pas céder à la précipitation de mon enthousiasme. A vous de voir, à vous de lire.

L’intrigue repose sur une vieille légende coréenne, maintes fois écrite et transposée, notamment en opéra. Une jeune fille est vendue pour permettre à son père de recouvrer la vue. Dans son roman, ce dernier aspect est passé sous silence, puisque Hwang Sok-yong resitue la légende au dix-neuvième siècle et qu’il l’intègre à une toute autre problématique : la traite des femmes. Shim Chong est une fille que l’on vend à des proxénètes, et c’est tout. Le reste est une odyssée, celle de Shim Chong sur les deux mers de Chine, celle de son corps qu’elle vend et qu’elle utilise pour satisfaire ses ambitions. Elle ira ainsi de Corée en Chine, puis à Singapour, à Taiwan, au Japon.

A l’évidence, le sujet de ce livre est avant tout une cartographie humaine et politique. Il s’agit de montrer des courants immuables qui emportent les femmes et les hommes dans cette région du monde, depuis toujours. Avec l’arrivée des occidentaux et l’introduction du capitalisme, les courants se transforment en tourbillons. Shim Chong devient une courtisane et une femme de pouvoir, pourtant. Car elle renverse à son avantage l’objet du délit : son corps de jeune fille. Elle décide d’en éprouver du plaisir plutôt que d’en souffrir. D’en tirer parti plutôt que de subir.

En Corée, ce livre a fait jaser, notamment les féministes qui ont reproché à Hwang Sok-yong de rentre acceptable la prostitution, de faire de son héroïne une femme finalement satisfaite. Dans la ligne de mire, évidemment, les nombreuses scènes de sexe, particulièrement belles, particulièrement sordides parfois, en tout état de cause terriblement ambiguës. Car comment raisonnablement tolérer de s’amollir et de s’attendrir au récit d’une esclave qui jouit. Son initiation est particulièrement difficile pour les belles âmes. De l’initiation sexuelle, du roman de formation ou du témoignage d’une prostitution infâme, on ne sait dire de quoi il s’agit vraiment.

Ce roman dit une fascination : celle des hommes (mais aussi des femmes) pour l’expertise du plaisir. D’aucuns sauraient faire jouir à coup sûr. Sinon jouir eux-mêmes. Moralement, cela relève d’un vieil interdit, celui qui norme et régule la sexualité. Que l’on associe le sexe au sentiment amoureux, à la procréation ou à toute autre chose, cela revient au même : il nous faut une part d’indécision, voire d’incertitude. La mythologie des geishas et des courtisanes tient à cela. A leur caractère moralement impossible. Ce sont elles, les mythes.

La force de l’écrivain, c’est de maintenir ce mythe sans perdre de vue la femme. Certes Shim Chong est une experte, mais il n’empêche qu’elle est violée, prostituée, ou encore amoureuse ou déçue. Le sexe est un levier de pouvoir politique et économique. Tout tourne autour. Et pourtant, cela ne suffit, nous dit-il. Car si la respiration de ce livre est sexuelle, c’est dans l’expiration du reste – le désespoir, les ambitions, la responsabilité, le goût du savoir – que se trouve la vérité. Dans ce qui peine à jouir. Dans ce qui n’est pas satisfait, forcément.

Pour être tout à fait prévenant avec nos lecteurs, signalons que Shim Chong, fille vendue compte 600 pages et qu’on ne le finit pas d’un coup d’œil entre Saint-Lazare et Place Monge (même avec de nombreuses correspondances superflues). Mais disons-le tout de go : on s’en moque, on le dévore, poussé par un mélange de curiosité malsaine, de désir et de sentiment persistant de la beauté. Un grand écrivain. Un grand livre. Et l’érotisme qui ne se contente pas de titiller vaguement une zone érogène – même à considérer qu’il puisse s’agir du cerveau.


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