Le 24 mars, se tenait au Sénat, la quatrième édition des assises de la prostitution. A l’invitation de la sénatrice verte Alima Boumediene Thiery, y participaient des associations telles que le Bus des femmes, le PASTT, le STRASS, Act Up, Arcat, Cabiria, droitsetprostitution. L’enjeu de ces assises était de dresser un panorama des formes de prostitutions en France et en Europe, de faire le bilan de l’impact des lois sur la sécurité intérieure, et de revendiquer la création d’un statut de travailleur(se) du sexe. La question en trame de fond : comment la société peut-elle accepter de « blanchir » par la voie légale l’argent de la prostitution libre ou traditionnelle, au point de considérer qu’il s’agit d’un travail comme un autre ? Un casse-tête mondial jamais totalement résolu, mais parfois avec plus d’ouverture d’esprit, comme en Allemagne ou en Hollande, où les personnes prostituées respectant le droit commun, cotisent comme des professions libérales à part entière. La France, semble être à des lieues d’appliquer de telles dispositions. Essayons d’y voir plus clair.
La prostitution est-elle légale en France ?
Il est probable que nombre d’entre-nous ne saurions répondre à cette question avec certitude. La prostitution est bien légale, mais non définie dans le code pénal, si ce n’est par quelques jurisprudences très anciennes, rappelle en introduction des assises, l’avocat Pierre Philippe Franc. Il est autorisé de faire commerce sexuellement de son corps, à condition de ne pas le faire de façon trop visible, ostentatoire. En bref de racoler. Cette difficulté à discerner clairement le statut de la prostitution s’explique par le régime de répression en place depuis 2003 qui semble véhiculer quelque hostilité à l’égard de cette non-profession, et n’aide pas à la clarté. Un imbroglio terminologique issu des différents régimes qui encerclent les conditions d’exercice de la prostitution dans le monde n’y est pas pour rien non plus. Il traduit la complexité du sujet. Ces régimes sont grosso modo au nombre de trois.
Le régime prohibitionniste consiste en l’interdiction pure et simple de la prostitution et de son usage. Il était en vigueur en France au Moyen Age. Il le reste dans plusieurs États américains. En clair : si tu échanges une pipe contre dix euros à un tiers, la personne qui effectue la prestation et celle qui la reçoit, sont hors la loi.
Le second régime est règlementariste. Il considère la prostitution comme légale, mais dans la mesure où elle est encadrée tant économiquement que juridiquement. Si tu échanges une pipe contre dix euros, tu dois payer cinq euros de taxes pour être en règle. Tu dois le faire dans des formes, et des lieux conçus à cet usage, et bien évidemment aucune personne autre que toi et l’Etat (nous), ne doit tirer profit de cette activité. Ce régime mis en place sous la période napoléonienne a notamment donné lieu à la création des maisons closes. Il est plus ou moins étendu selon les pays. En Hollande, si tu fais partie de certaines catégories d’handicapés, tu peux te faire rembourser cette fellation par la sécurité sociale. C’est aussi le cas en Suisse et en Allemagne, à travers des services spécialisés, dits d’accompagnement sexuel.
La régime abolitionniste enfin est le plus flou. Dans les termes, il évoque une sorte de prohibition. Tout le monde n’est pas apte à saisir immédiatement la nuance entre prohiber (interdire de façon légale) et abolir (mettre un terme à). En réalité, ce qu’il vise est l’abolition du régime règlementariste. Né à la fin du 19ème siècle et porté par les premières générations de féministes, il part de l’idée que tout commerce (sexuel) de son corps est assimilable à de l’esclavagisme. Il s’agit donc d’abolir les règlementations encadrant la prostitution, de développer la prévention et de réinsérer les personnes prostituées. Pour les abolitionnistes, les personnes prostituées n’ont pas de libre-arbitre, elles sont victimes. Lorsqu’elles revendiquent un statut libre et sans patron, on les écoute avec une condescendance d’obédience humaniste, comme les victimes d’une aliénation. On souligne souvent qu’un viol dans l’enfance aura détruit l’estime de soi, et façonné un sujet n’ayant plus de valeur à ses propres yeux, n’ayant plus de respect pour sa personne, et condamné à se prostituer. Pour le régime abolitionniste, il ne s’agit pas de punir les victimes, mais toute personne ou système exploitant la prostitution, y compris la fâcheuse idée que la personne prostituée pourrait avoir de se revendiquer affranchie. L’objet est clair : éradiquer les racines mêmes du plus vieux métier du monde.
Tout cela fait qu’il existe un consensus autour de la lutte contre les réseaux organisés, ou le proxénétisme aggravé, mais un dissensus éthique et politique fort, autour du fait de considérer l’échange de prestations sexuelles contre de l’argent, comme étant un acte de liberté individuelle, compatible avec les conventions internationales des droits de l’Homme.
La France est sortie du règlementarisme en 1946. Elle applique depuis lors une politique abolitionniste, tout comme le Luxembourg ou la Suède, le régime le plus dur d’Europe. Le renforcement de la répression contre le racolage passif en 2003 vise les personnes prostituées. L’article 225-10-1 du Code pénal précise « le fait par tout moyen y compris par une attitude même passive de procéder publiquement au racolage d’autrui en vue de l’inciter à des relations sexuelles en échange d’une rémunération ou d’une promesse de rémunération est puni de deux mois d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende ». Les lois sur la sécurité intérieure de 2003 ont aussi amplifié la répression du proxénétisme de soutien. Si tu vis en colocation avec une personne prostituée, ou que tu es marié avec un ou une prostituée, tu peux rapidement être apparenté à un souteneur. Il n’en reste pas moins, comme on le rappelle souvent, que les personnes prostituées n’ayant pas les mêmes droits que les autres travailleurs (sécu, congés, retraite, etc.), ont le devoir de payer leurs impôts.
Vers le racolage subliminal
L’hypocrisie ou la fragilité morale et politique, relative à la manière de traiter les personnes prostituées dans nos sociétés n’est pas neuve. Elle semble avoir atteint un certain paroxysme à notre époque, sur fond de confusion quant aux valeurs structurantes du commun. L’âge d’or du règlementarisme en France remonte à la IIIe République, époque où l’État prélevait jusqu’à 60% des recettes des maisons closes. Tout ceci fut abrogé en 1946, avec la loi de l’aviatrice et ancienne prostituée Marthe Richard, qui met fin à l’activité de près d’un millier et demi d’établissements sur notre territoire. S’il existait à l’époque des établissements « raffinés », ou pour « les honnêtes hommes », ces maisons de tolérance ne sont jamais que le reflet d’une société et de ses modèles dominants. Dans ce qui fut nommé à la place de lupanar ou bordel, des « maisons d’abattage », il fallait parfois faire plus de cent passes par jour, pour gagner son dû.
Depuis comme chacun sait, la prostitution a survécu, mais principalement hors les murs. Depuis que le racolage passif est interdit, des langages subliminaux entre prostitués et clients s’inventent. La frontière entre racolage passif, et le non racolage du tout est tout à fait évidente. Il suffit de regarder par terre et de paraître surpris(e) quand un homme vous demande du feu, puis d’enchaîner l’air de rien, si par hasard il va plus loin et vous demande une pipe. Les gestes doivent se faire plus précis. Un regard doit passer inaperçu. On ne discute plus, un escarpin couché sur le trottoir, l’autre planté sur la chaussée, devant la vitre teintée d’un intéressé. En Suède, où la loi réprime aussi les clients, la prostituée doit entrer dans une voiture à toute vitesse, sans un mot, et la tête la première s’il le faut. Conséquence, les risques se multiplient. Le temps de négocier, de jauger l’animal en chasse a été aboli. En France, puisque plus rien ne protège la prostituée, des clients en profiteraient, fixeraient leurs conditions, exigeant notamment de plus en plus des rapports non protégés.
Si le plus vieux métier du monde en a vu d’autres, de l’avis des associations spécialisées, les lois répressives sont contre-productives, leurs effets s’avèrent à bien des égards catastrophiques. Le nombre de prostituées augmente, en particulier sur Internet, leurs conditions de vie se dégradent, la violence envers ces dernières s’accentue. Pire encore, les activités de souteneurs se développent. Car ce sont les mieux organisés qui finissent par survivre. Le petit chaperon rouge, reclus dans les bois, qui jusqu’ici tenait sa liberté à bout de bras, peut finir par passer un pacte avec le loup, plutôt qu’être croqué par le gendarme.
D’après le STRASS, des clients commenceraient à s’interroger. Faut-il créer un syndicat des clients de la prostitution, comment les clients peuvent-ils venir en aide aux personnes prostituées sans tomber sous le coup de la loi ? Le chemin de croix paraît plus difficile encore. Les personnes prostituées sont familières des stigmatisations, des jugements au faciès payés comptant. Mais les clients. Des hommes en majorité. S’ils s’exposent, parlent, ils sont sûrs de s’attirer l’opprobre du village. Un ministre en a récemment fait les frais. Quel employé de bureau, notable d’un petit bourg ou d’un quartier de capitale, saurait publiquement répondre à cette série de questions : « es-tu sure qu’elle-il était majeur(e) ? », « n’as-tu pas attrapé de maladies », « es-tu certain de ne pas avoir exploité une esclave ? », « ta femme, ta mère et tes enfants, sont-ils au courant ? ». C’est la boucherie assurée pour les premiers bidasses au front. Pourtant, que ne serait-on pas curieux de connaître le panel sociologique et la quantité des usagers de la prostitution sous toutes ses formes.
De la rue à la toile
Conséquence des lois sur le racolage, la prostitution de rue serait en perte de vitesse. Sur Internet au contraire, elle explose. On apprend lors de ces assises, qu’une nouvelle classe de prostituées monte en flèche : les occasionnelles. C’est la mère de famille cherchant à arrondir ses fins de mois, la jeune fille ou le garçon payant ses études avec des passes. Ces occasionnelles ou escort du net, ont une particularité. Elles sont souvent isolées, n’ont pas de copines dans le secteur. Elles ne risquent pas de se faire sermonner par la voisine d’à-côté : « fais gaffe chéri(e), ce mec est violent, ne monte jamais avec ». Souvent ce sont les clients qui donnent les tarifs, leur apprennent peu à peu le métier. La prostitution de rue et de l’Internet sont comme un miroir à double face. Niki Chevron de l’association Grisélidis l’explique très bien. Dans la rue, la personne prostituée est visible. Elle subit la violence et le couperet des regards, des jugements, du premier corps à corps. Quand elle a fini de travailler, elle ressemble à monsieur et madame tout le monde. Sur le Net, la personne « prostituée » est cachée, mais une autre violence apparaît. Ce sont ces clients qu’on ne peut voir en direct, qu’on sélectionne moins aisément, qu’il faut d’abord rencontrer. Parfois des malins essayent de découvrir l’identité de l’escort. La publication d’un nom sur un forum peut faire des ravages.
Un garçon pose une question. Il demande à un avocat présent : que faire contre un serial-voleur, qui fait venir les prostituées chez lui, puis les agresse, les vole et les jette dehors. Certaines tentent de porter plainte, la plupart se taisent. Il sévit toujours, mais impossible de publier des blacklists, la CNIL y veille. Impossible de créer des services en ligne d’entre-aide, sans tomber dans le délit de proxénétisme de soutien. Les personnes présentes s’interrogent. Faut-il débouler à vingt chez lui pour lui faire la leçon, ou se constituer partie civile ? Dans tous les cas, ce hacker du régime répressionniste, s’est logé dans le trou de l’hypocrisie collective. Il a fait son nid dans notre faille.
Esclaves vs affranchies
Une chose est claire, les travailleurs et lleuses du sexe affirment leur différence avec la traite, les réseaux de proxénétisme à grande échelle. On le dit clairement : ces jeunes filles des pays de l’est et de partout, ce n’est pas de la prostitution, c’est de l’esclavagisme. L’amalgame dont se disent victimes les personnes prostituées traditionnelles ou émancipées, est en soi odieux. Ce serait un peu comme confondre un trader sans foi ni loi avec l’artisan du coin, un galérien au temps de Rome avec le barreur d’un navire de plaisance. Lors de la conférence de presse, une journaliste de l’AFP pose tout de même la question : « soit, mais comment faire la différence ? ». Dans la salle, on se chauffe, on se moque, d’un air de dire, et en le disant: « renseigne-toi ma chérie, si tu es pas capable de faire la différence, tu as de la crotte dans les yeux ».
Sauf que l’imagerie contemporaine attachée au plus vieux métier du monde, n’est peut-être plus si claire. La prostitution libre, voilà une référence qui a disparu du paysage. On reste davantage sur les représentations récentes, les livres de Houellebecq, les scandales du tourisme sexuel, la misère du monde et l’afflux des migrants. On veut croire qu’il existe des putes libres, mais chacun, même voulant y croire de bonne foi, est habité par cette question sourde : « ne sont-elles pas l’exception qui confirment la règle ? ». Les personnes prostituées au front dans les organisations de défense de leurs droits, n’aident pas à clarifier ce sujet, pour le quidam. Les trans, travestis, les vieilles, les hommes, et quelques femmes plus plus jeunes venues de Belgique ou de Suisse sont montées au créneau. Mais on est loin de l’image d’Épinal de la prostituée sacrée, fille d’Aphrodite, d’Eve ou de Marie Madeleine.
Pourtant, si l’on essuie la buée des a priori sur les lunettes, les paroles de ces soldats et soldates font mouche. Je suis un travesti ou transsexuelle, une hermaphrodite, et je te parle comme un homme et une femme. Les discours de Maîtresse Gilda, Camille et Claudette résonnent par leur clarté et leur force. Je suis une « vieille pute » ajoute une très expérimentée, et raconte qu’elle a rencontré deux cents prostituées de plus de 80 ans à Paris. Le quidam se dit en passant : « Eh bien, elles doivent l’aimer leur métier pour se prostituer à cet âge. C’est comme pape ou homme politique, jusqu’au bout, une vraie vocation ». La vieille pute de rappeler qu’elles n’ont pas le choix. Au mieux avec le minimum vieillesse quand elles savent qu’elles y ont droit, elles sont condamnées à user jusqu’au dernier souffle, de leur art. Des passes à cinq euros pour acheter un sandwich, dans Paris, au quatrième âge, on a peine à la croire. Et pourtant. On comprend mieux avec ces témoignages ce qu’implique l’absence de statut, pourquoi ces travailleurs du sexe le réclament, et se forment en corporation. La liberté a un prix, le métier a ses contraintes, mais il ne faut pas pousser le bouchon trop loin.
De la forêt à la petite maison dans la trairie
La prostitution a toujours existé. Elle existera toujours. Personne n’est dupe. Ce qu’il s’agit de traiter, c’est sa visibilité. Le message répressionniste : « prostitue-toi, mais ne croise pas le regard d’un enfant, d’un vieux, du bourgeois ». Sur Internet, trouve les mots qu’il faut : « massage, escort, rencontre pour le plaisir », mais ne choque pas la mère de famille, l’électeur. Des personnalités politiques de la majorité ont récemment remis à l’ordre du jour le thème des maisons closes. Même Christine Boutin, réputée prude, se serait dite favorable à leur ré-ouverture. Puis récemment un sondage a rapporté que 59 % des français seraient favorables à la ré-ouverture des maisons closes (CSA du 18 mars 2010). Que valent ces chiffres ? Pour le savoir il faudrait avoir accès à la question posée. Était-ce : « êtes vous favorable à ce que les personnes prostituées dorment au chaud plutôt que dans les bois ?», ou : « êtes vous favorable au retour des usines d’abattage à 120 passes par jour ? ».
En attendant, les sex-workers rassemblés au Sénat, se disent hostiles à cette idée. Claudette présidente de l’association ProCore, 72 ans, qui a débuté dans les années cinquante, précise : « une maison close ouverte cela ne veut rien dire, il faut choisir, appelez cela des bordels, des maisons de plaisir, mais pas des maisons closes. Non à la réouverture des maisons d’abattage ». Elle même, a tenté de mettre en place des maisons autogérées, ou coopératives de prostituées. Une prostituée suisse précise que ce genre de maison existe, mais « dans un monde imaginaire ». Maîtresse Gilda, du STRASS, d’annoncer en conclusion qu’une expérience de maison autogérée sera montrée prochainement. Pour elle, il suffit de laisser faire les premiers concernés.
On sent un certain esprit de corps naissant. C’est légitime. Mais du corps au corporatisme il n’y a qu’un pas. C’est peut-être toute la limite actuelle
du concept de travailleur du sexe, qui au-delà d’être un dérivé de l’expression anglo-saxonne« sex-worker », va chercher dans le dictionnaire une notion de travailleur, pour le moins chargée d’histoire. La connotation marxiste-léniniste n’est pas prédominante. Mais elle est là. Le travailleur renvoie à l’ouvrier, qui renvoie à l’usine et l’usine à la machine, la machine à la marchandisation. Accepter des travailleurs du sexe, ce serait accepter de faire entrer la machine dans l’intimité du corps social. Elle y est déjà, ô combien. Mais chut. Si le métier de travailleur du sexe était reconnu en France, on voit d’ici se rédiger les conventions collectives et le droit du travail encadrant la pratique de la fellation, les prophylaxies de la pénétration, les normes Iso des fouets et des menottes, l’obligation des pauses, les tarifs conventionnés et hors secteurs. La création des Masters en Administration de Bordel, des doctorats en anthropologie du Fist Fucking, les IUFM pour Bordels Educatifs. Tout cela sous l’égide du Medef des dominatrices, du LO des soumis, de la CFDT des occasionnelles. Boutades. Mais normaliser la prostitution et le rapport entre sexe et argent qui s’y noue, ne semble pas facile à envisager, sans qu’on ait touché du doigt des questions de fond, qui sans doute excèdent l’ensemble des argumentations de façade relatives à sa défense et à son abolition.
Pro statuere
Lors de ces assises, depuis la salle, je ne suis pas intervenu. Je me suis senti illégitime à parler. Pas de talons haut, de perruque, de gueule d’un revenant des bois, de truc à leur apprendre. On m’aurait zyeuté comme le bourge du coin, le flic, l’indic, le voyeur, au mieux l’intello désincarné. Ce que j’aurais dit pourtant, c’est pourquoi je suis là, pourquoi la condition des prostitué(e)s, et de bien d’autres populations vivant aux marges, me concerne depuis longtemps. J’aurais pu dire : « Tu me demandes de te donner tout mon temps en échange d’un salaire. Impossible. Tu me demandes de m’asseoir ici et pas là, sous prétexte que tu me payes, de parler à untel et pas untel, de suivre tel objectif et pas tel autre ? Impossible. Tu me demandes de répéter cent fois la même tâche. Impossible. Tu me demandes de mentir pour la bonne cause, de trahir quelque chose de profond en moi. Impossible. Je préfère être un paria, un ermite, un lépreux de la société ». Disant cela, j’aurais pu conclure : « Je suis l’envers d’une pute non ? ». Je vois des personnes prostituées parlant de liberté d’un côté, et de l’autre des personnes réputées saines, bradant trop souvent des choses auxquelles je tiens comme à un pucelage. Et je me demande de quel monde je suis le plus proche en réalité. A travers ces remarques banales, il y a deux acceptations populaires de la notion de prostitution qui surgissent, qu’on ne commente pas si souvent. L’une veut dire : « trahir, vendre son âme», et l’autre : « faire commerce de son corps ». Cher Abbé Mons, on peut vendre son âme sans avoir fait commerce de son corps, et faire commerce de son corps sans avoir vendu son âme, n’est-il pas ?
C’est alors que toute l’imposture se révèle dans le seul mot de prostitution. Du latin pro statuere « mettre devant, exposer en public ». Notre monde réprouve ceux et celles qui exposent leur corps et son commerce, en public. C’est le fond du sujet. On les chasse, on leur interdit de contaminer le prude citoyen par un regard ou une proposition lubrique. Ce que l’on reproche à la prostitution n’est pas tant l’acte ni le commerce, mais le fait de rendre visible un sentiment de honte, qui est en réalité celui de la société toute entière. Le problème des putes visibles, c’est qu’elles nous démasquent. Elles mettent à jour, une prostitution quotidienne à laquelle se livre une grande partie du corps social, toutes couches confondues. Qui n’a pas bradé une chose qui lui est chère, qui est pourtant sacrée pour lui, pour de l’argent, ou simplement pour se nourrir, pire encore pour un supplément d’âme ?
La croisade contre la marchandisation du corps sexuel serait aussi un méchant prétexte pour ne pas voir la marchandisation de tous les corps de la société, pointée par exemple, par P. Slöterdijk dans la Domestication de l’être, mais aussi l’omniprésence du racolage idéologique, émotionnel et symbolique, souvent raillé, mais jamais condamné. Comment traiter ces cire-pompe, lèche-cul, sert-main et langue des bois, remplissant le petit écran et les mondes de la représentation ? Ne font-ils pas des passes avec l’Olympe ?
C’est pourquoi une association libre de personnes prostituées, bâtie sur une confiance certes délicate à construire, entre des personnes consentantes (même temporairement), et capables de fixer des limites de leur activité, de leur statut, serait non seulement l’étendard d’une vocation à reconstruire, mais aussi une île de nulle part, en point de mire d’un continent de la politique de sexes, toujours un peu à la dérive. Comme s’il fallait se souvenir à travers ce sujet, que le bien commun d’une société a aussi un peu à voir avec ces choses là. L’idée n’est en rien nouvelle. On peut juste se demander, si, sans excès de marxisme ou d’idéalisme d’un côté, ou de conservatisme rance de l’autre, on pourrait remettre un peu d’inspiration et d’ambition culturelle dans le traitement du sujet. Sans aller jusqu’à la création d’une Agence Nationale Pour le Sexe, missionnée par nos semblables pour lutter contre la misère sexuelle et affective de toutes époques, et pour remédier à quelques retards en alphabétisation sexuelle, on peut supposer qu’au 21e siècle, il reste à trouver le moyen de débattre à propos du sexe et de ses implications sociales et intimes, en faisant bien d’autres choses, légales, dignes et marrantes…que d’écrire des articles aussi longs, et aussi chiants que celui-ci.
A suivre.
En différé du Sénat
votre correspondant pour l’Autre Sexe
Auguste Boson

Non cet article n’est pas trop longs, ni chiants. Merci de l’avoir écrit. Merci pour les définitions et l’illustration des 3 régimes du début, puis pour l’éclairage sur l’approche française actuelle.
Je ne comprend pas encore bien pourquoi les professionnels refusent la mise en place des « Maison close ». Ni pourquoi leur alternatives auto-gérées ne sont pas d’actualité.
Wil