Quelques années après la loi sur la sécurité intérieure pénalisant le « racolage passif » (2002), quelques jours après les Assises de la prostitution et à l’heure des débats sur la réouverture des maisons closes, il est intéressant de se pencher sur la manière dont la sociologie aborde la question de la prostitution. Comme d’autres questions brûlantes auxquelles notre société est confrontée, telles que le mariage homosexuel, la place aujourd’hui dans le débat public est en effet aux « grandes gueules », aux positionnements tranchés, « audibles », « audimatoires », vendeurs.
Peut-on se satisfaire d’un débat limité à une opposition franche entre abolitionnistes pour qui prostitution est toujours synonyme d’esclavage et défenseurs de la prostitution comme « métier » comme les autres ? Ni interdite ni vraiment autorisée, la prostitution questionne notre société dans son rapport à la morale, au sexe, à l’argent, au corps.
L’histoire même de la relation de la sociologie à l’analyse de la prostitution témoigne de la complexité du phénomène. Longtemps laissée aux approches historiques, la prostitution, en dehors de quelques études, est tardivement devenue un champ à part entière, de la sociologie. Et pour cause : phénomène au croisement de la sociologie de la déviance (école interactionniste), de la sociologie de la sexualité et de la sociologie du travail, les recherches l’analysant sont volontiers interprétées sur le ton de la polémique et leurs conclusions souvent directement portées sur le terrain politique. A en croire les spécialistes, toute une série d’études a par exemple visé à légitimer les prises de position abolitionnistes, et lorsqu’elles ne le faisaient pas, les chercheurs étaient soupçonnés d’alimenter les positions adverses, voire de légitimer le phénomène.
Il faut surtout constater que la parole des prostitué(e)s a été tardivement prise en compte par les chercheurs en France, analysant davantage les politiques publiques en la matière et l’histoire de la prostitution avant les années 1990. Longtemps silencieuses, les personnes prostituées s’expriment aujourd’hui davantage dans l’espace public, souvent pour défendre leur « métier » même si on les soupçonne alors d’être doublement victimes, d’abord de leur statut, ensuite de leur illusion de liberté quand elles affirment se prostituer de leur plein gré.
Une étude est intéressante à ce sujet : celle de S.Pryen, sur la prostitution dans les rues de Lille de 1991 à 1998, centrée sur le vécu et les conditions de vie des personnes prostituées. Elle analyse la prostitution à la fois comme une transgression stigmatisée d’un point de vue social, et comme métier » : elle serait une « relation de service » stigmatisée, un « sale boulot », un « mal nécessaire » qui oscille toujours entre la tolérance voire la reconnaissance d’une utilité sociale (prévention du viol, initiation sexuelle des jeunes hommes, etc) et la réprobation.
Citons également l’ouvrage de Lilian Mathieu, sur la condition prostituée, qui montre que la prostitution est un univers largement hétérogène, traversé par de nombreuses divisions. Ne devrait-on pas alors mieux les distinguer et davantage parler des prostitutions ? Il montre également que la répression dans les politiques publiques stigmatise, comme elles le font pour d’autres populations vulnérables socialement, une population en particulier et la rend bouc-émissaire, point d’attention commode d’une insécurité sociale qui en fait traverse la société toute entière.
Et les clients dans tout cela ? La prostitution est en effet à trois dimensions, dont la dernière a longtemps été oubliée des recherches sur le sujet : la personne prostituée (l’ « offre »), les politiques publiques en la matière (appelons cela la « gestion de l’offre »), et le client (la « demande »). Force est de constater que le client a longtemps été le grand absent des études. Mais lorsqu’il en est question, diantre, l’étude en question est financée par le Mouvement du Nid, mouvement abolitionniste s’il en est, créé dans les années 1930 par le Père André-Marie Talvas. La démarche est pourtant intéressante, en tentant de saisir les effets des représentations sociales de la femme et de la sexualité sur le parcours d’un client de la prostitution. Comment et pourquoi devient-on client de la prostitution ?
On n’a pas fini d’en parler, d’étudier, d’essayer de comprendre le phénomène et du chemin reste à parcourir pour que les sciences sociales nous apportent leurs lumières et alimentent un débat citoyen qui fait défaut, sur la question.
Peut-on sortir des représentations des personnes prostituées entre victimes et délinquantes ou d’inadaptées sociales ? Considérer leur parole comme toutes les paroles, à la fois libres et contraintes par leurs conditions sociales ? Peut-on sortir des stéréotypes, des prises de position réductrices dictées par des considérations trop souvent uniquement morales ? Est-on capable d’animer débat public digne de ce nom sur ce sujet, de prendre collectivement des décisions et faire en sorte que leurs conséquences soient le moins douloureuses possibles ? Car en matière de prostitution, de bonnes décisions il n’y a pas, seulement des choix en creux, non tranchés en quelques sortes, dont il s’agit d’amoindrir les conséquences négatives.
Quelques références récentes :
Femmes publiques. Les féminismes à l’épreuve de la prostitution, C.Deschamps et A.Souyris, 2009
La condition prostituée, L.Mathieu, 2007 (Textuel)
Le sexe et l’argent des trottoirs, C.Deschamps, 2006 (Hachette)
La prostitution à Paris, M-E.Handman et J.Mossuz Lavau (dir), 2005 (La Martinière)
Stigmate et métier, une approche de la prostitution de rue, S.Pryen, 1999 (PUF Rennes)
